LES BLOGUES

L'importance de <em>Monuments Men</em>

10/02/2014 11:15 EST | Actualisé 12/04/2014 05:12 EDT

L'histoire est extraordinaire. Elle méritait d'être racontée. Et maintenant que le film est en salle, on se demande pourquoi l'épisode n'avait pas encore fait l'objet d'un long métrage hollywoodien à grand déploiement. Les événements pouvaient pourtant difficilement mieux s'y prêter. Monuments Men est à la fois un film de guerre, un combat de David contre Goliath et une course contre la montre. L'objectif ? Sauver certains des plus grands trésors artistiques de l'Humanité. Qui dit mieux ?

L'art et la guerre

Il est rare de voir des dizaines d'historiens de l'art sur un champ de bataille. Pourtant, avec la campagne d'Italie en 1943, cela devint une nécessité. S'ils voulaient s'assurer l'amitié des Italiens à la fin de la guerre, les Alliés ne pouvaient se contenter de remonter la Péninsule en rasant Rome et Florence sur leur passage. Tout site détruit - à l'instar du Mont Cassin - était d'ailleurs l'occasion d'une opération de propagande de l'adversaire qui dépeignait les Alliés en ennemis de la culture et de la civilisation.

Les autorités américaines créèrent donc une commission chargée de dépêcher des spécialistes en zone de guerre afin d'aider l'armée à ne pas (trop) détruire de monuments historiques. Les Monuments Men étaient nés. Ils arpentèrent l'Italie, la France, le Benelux et l'Allemagne jusqu'à la fin de la guerre et ils y restèrent ensuite pour organiser le rapatriement des œuvres volées.

Une scène du film rend d'ailleurs un hommage touchant à ces conservateurs égarés. Lors de leur arrivée au Château du Neuschwanstein, ils trouvèrent, abandonnés dans la cour, Les Bourgeois de Calais de Rodin. Le sacrifice de ces bourgeois qui, selon la légende, donnèrent leur vie pour sauver leur ville, n'est pas sans rappeler le sacrifice personnel de ces historiens de l'art et de ces conservateurs qui quittèrent leur confort douillet en Amérique pour aller, au péril de leur vie, préserver ce qui leur apparaissait comme étant d'une importance supérieure.

Il faut mettre au crédit de l'administration Roosevelt de s'être remarquablement bien comportée dans les circonstances. Dans ce domaine comme dans tant d'autres - du procès de Nuremberg à la création des Nations unies -, les États-Unis, dont l'attitude a depuis beaucoup changé, cherchaient alors à imposer de normes de conduite exigeantes en temps de guerre. Plutôt que de céder à la tentation du pillage comme par le passé, les vainqueurs seraient mieux avisés prendre les mesures nécessaires pour préserver le patrimoine. En somme, l'apport de l'art à la civilisation est si fondamental qu'il doit transcender nos conflits politiques.

Certes, tout ne fut pas parfait. Contrairement à ce qu'affirme le film de George Clooney, environ 200 toiles furent amenées aux États-Unis. Mais, et en grande partie grâce aux protestations des Monuments Men via le Manifeste de Wiesbaden, ces œuvres furent finalement rendues en 1948 à l'Allemagne.

Malgré quelques bévues, l'attitude des Américains est demeurée exemplaire par rapport à celle des nazis ou des Soviétiques - vous trouverez ici quelques précisions à ce sujet - qui se servirent allègrement dans les territoires conquis en volant des centaines de milliers d'œuvres.

Une prise de conscience

Certes, le film Monuments Men souffre de carences importantes. Le scénario manque d'unité et ne semble jamais véritablement se dépêtrer du problème de l'autojustification. George Clooney, qui a réalisé le film et qui tient le rôle principal, ne voulait pas prêcher aux convertis. Il souhaitait plutôt convaincre ceux qui sont peu enclins à penser que la sauvegarde des Offices ou de l'Ermitage justifie en certaines circonstances, le sacrifice de vies humaines.

Cette adéquation entre vie humaine et patrimoine est malheureuse, mais elle est la réalité des opérations militaires et la quadrature du cercle à laquelle les défenseurs du patrimoine sont confrontés. Cependant, les longues tirades qui parsèment le film pour persuader le spectateur de l'importance de la mission ne permettent qu'à de trop rares occasions de ressentir des émotions ou un attachement envers les œuvres.

Mais peu importe finalement. L'importance de Monuments Men réside ailleurs. À l'instar du Chagrin et la Pitié (1971) ou d'Indigènes (2006), Monuments Men pourra vraisemblablement être rangé aux côtés de ces rares films qui modifient durablement la vision que l'on porte sur la Seconde Guerre mondiale.

En effet, les images du film sont spectaculaires et l'on en ressort avec l'envie d'aller voir - ou revoir - la Madone de Bruges ou le L'Agneau mystique de Gand. Mieux, la connaissance des événements de la Seconde Guerre mondiale ne peut qu'ajouter une dimension nouvelle au sens que l'on donne à ces œuvres et constitue une prise de conscience sur la fragilité d'un patrimoine que l'on tient trop souvent pour acquis.

Ainsi, quiconque aura Monuments Men à l'esprit pourra difficilement évoquer le Jeu de Paume sans avoir une pensée pour Rose Valland ou le Neuschwanstein sans songer à la formidable hybris d'un régime qui a voulu priver des nations de leurs chefs-d'œuvre. Et donc de leur histoire. Si tel était l'objectif de George Clooney en réalisant ce film, il est atteint.

Trois films et un documentaire

En terminant, voici trois recommandations de longs métrages qui avaient abordé ce sujet de l'art pendant la Seconde Guerre, quoique de manière transversale.

Dans M. Klein (France, 1976), Joseph Losey met en scène la vente de tableaux à vil prix par des Juifs sous l'Occupation. Ces achats de toiles par le personnage principal incarné par Alain Delon, un catholique privilégié et égoïste, deviennent le symbole des injustices créées par la guerre, la métaphore d'une société française déchirée.

Pour les amateurs de films de guerre, Le Train (The Train, USA, 1964) est des plus réussis. Des cheminots de la résistance française, menés par Burt Lancaster, tentent d'arrêter un train rempli d'œuvres d'art en partance pour l'Allemagne. Ces peintures permettent d'ajouter une variation aux films de guerre du type La Bataille du rail. En effet, il n'est pas question de faire sauter le train - ce qui détruirait son tableaux - mais, plus difficile, de l'arrêter et de rescaper les toiles.

Plus exotique pour nous, le film de propagande Cinq jours, cinq nuits (Fünf Tage, Fünf Nächte, RDA et URSS, 1961) a été tourné par les autorités soviétiques afin de présenter l'Armée rouge sous un jour clément. Après le terrible bombardement de Dresde par les Anglais et les Américains, sur une musique de Chostakovitch, le film met en scène de bienveillants soldats russes peinant à sauver les œuvres d'art de la ville, dont la fameuse Madone Sistine de Raphaël. Le but trop évident du film était de rallier les Allemands de l'Est à l'occupant soviétique.

Mais il faut peut-être et surtout mentionner un documentaire. Le Pillage de l'Europe (The Rape of Europa, USA, 2007) basé sur l'ouvrage éponyme de Lynn Nicholas. À l'aide de documents d'époque, ce film donne un extraordinaire panorama sur le sort de l'art en Europe pendant la Seconde Guerre, des destructions en Pologne au sauvetage de la Joconde à Paris en passant par la destruction du Camposanto de Pise. C'est LE film à voir si l'on cherche une bonne introduction au sujet.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

"The Monuments Men" Premiere

Retrouvez les articles du HuffPost sur notre page Facebook.



Comment connecter son compte HuffPost à Facebook pour pouvoir commenter?