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Avoir une religion rend-il meilleur?

20/11/2016 08:02 EST | Actualisé 20/11/2016 08:02 EST

Une étude rendue publique en octobre dernier arrive à la conclusion que les jeunes issus de communautés culturelles ne courent pas plus de risques de se radicaliser que les Québécois dits «de souche». «Les collégiens qui ne s'identifient à aucune religion soutiennent plus la radicalisation violente que ceux qui se disent chrétiens ou musulmans», ajoute Cécile Rousseau, l'une des coauteures de l'étude. Croire en un dieu rendrait moins susceptibles de soutenir la radicalisation violente. La religion aurait-elle la vertu de nous rendre meilleurs?

La foi est capable d'inspirer le meilleur comme le pire, dirait le philosophe grec Platon. Le plus célèbre élève de Socrate pense en effet que la croyance aux dieux peut et doit servir à nous rendre meilleurs, mais doit auparavant être expurgé de tous ses éléments qui pourraient inciter à commettre l'injustice.

Vivre comme si nous allions être jugés

Platon pensait qu'agir de façon à plaire aux dieux n'est pas nécessairement agir moralement, mais il soutenait également que l'absence de religion pouvait conduire à l'immoralité. La religion est pour Platon un moyen de persuader les humains qu'il est désavantageux de commettre l'injustice.

Toute la vie philosophique de Platon est consacrée à la recherche de ce qui pourrait rendre les humains meilleurs. Lorsque l'impunité est assurée, qu'est-ce qui empêche un humain de nuire à ses semblables pour satisfaire son intérêt personnel? La répugnance naturelle qu'éprouvent la plupart des personnes à faire souffrir autrui répond en partie à cette question, mais il y a toujours des gens dont l'égoïsme est plus fort que l'empathie. Comment les persuader de ne pas nuire à autrui? La question est fort difficile, et Platon veut la poser de la façon la plus radicale que possible.

Dans la République, Platon raconte la fable de Gygès, un berger qui découvre un anneau possédant le pouvoir de rendre son porteur complètement invisible. Une fois assuré de l'impunité totale que lui confère l'anneau, le berger se rend au palais royal, attaque et tue le roi afin de s'emparer du trône.

« Si en effet un homme, devenu maître d'un tel pouvoir, ne consentait jamais à commettre une injustice et à toucher au bien d'autrui, il serait regardé par ceux qui seraient dans le secret comme le plus malheureux et le plus insensé des hommes. Ils n'en feraient pas moins en public l'éloge de sa vertu, mais à dessein de se tromper mutuellement dans la crainte d'éprouver eux-mêmes quelque injustice. » (République, 360d).

Est-ce seulement la crainte d'être punis qui nous empêche de commettre des crimes? Dans le Gorgias, Platon fait dire au sophiste Calliclès que celui qui est capable de commettre l'injustice sans subir d'inconvénients devrait commettre l'injustice. Selon Calliclès, la «justice» n'est qu'une notion définie par les faibles, et il ne faut pas vouloir la justice, à moins d'être faibles. «Que le plus puissant, dit Calliclès, ravisse les biens du plus faible, et que le meilleur commande au médiocre et que celui qui vaut davantage ait une plus grosse part que celui qui vaut moins» (Gorgias, 488b).

Pour persuader même l'homme le plus puissant de ne jamais commettre l'injustice, Platon écrit que quiconque commet l'injustice devient l'artisan de son malheur. À la fin du Gorgias, Socrate explique à Calliclès que chaque injustice commise durant sa vie terrestre laisse une marque de laideur sur l'âme et qu'après la mort, une fois une fois l'âme toute nue, parce que dépouillée du corps qui la voilait, l'âme que les dieux jugeront trop laide sera condamnée à des supplices afin de la purifier, si elle encore éducable, ou de servir d'avertissement pour les autres âmes si elle est irrécupérable.

«Les condamnés qui expient leur faute et tirent profit de leur peine, qu'elle vienne des dieux ou des hommes, sont ceux dont le mal est guérissable: ils ont pourtant besoin de souffrances et de douleurs, sur terre et dans l'Hadès, car sans cela ils ne guériraient pas de leur injustice. Quant à ceux qui ont commis les crimes suprêmes et qui à cause de cela sont devenu incurables, ce sont ceux-là qui servent d'exemple, et s'ils ne tirent eux-mêmes aucun profit de leur souffrance puisqu'ils sont incurables, ils en font profiter les autres, ceux qui les voient soumis, en raison de leurs crimes, à des supplices terribles, sans mesure et sans fin, suspendus véritablement comme un épouvantail dans la prison de l'Hadès, où le spectacle qu'ils donnent est un avertissement pour chaque nouveau coupable qui pénètre dans ces lieux. » (Gorgias, 525b-525c).

Influencé par l'orphisme, Platon met la croyance en l'existence de supplices infernaux au service de la politique: il ne faut jamais l'injustice, car nul ne pourra échapper au jugement après la mort.

Platon considère donc que l'athéisme est un mal, car certaines personnes particulièrement égoïstes commettraient encore plus de mal sans la crainte du châtiment divin. Ce sont les plus pervers qui ont le plus besoin de la peur de l'enfer, comme ce sont les plus désespérés qui ont le plus besoin de la religion pour supporter la vie. Chez Platon, la religion est mise au service de la morale, mais ne fonde pas la morale. Elle est mise au service du bien de la communauté politique.

Corriger les religions

Dans le Sophiste, Platon écrit que «la réfutation est la plus importante et la plus juste des purifications» et que celui qui n'est pas réfuté «restera impur et conservera inculte et enlaidie ce qui devrait être la chose la plus pure et la meilleure pour celui qui aspire au véritable bonheur» (Sophiste, 230c-d). Pour Platon, la vraie piété passe par une critique des croyances religieuses traditionnelles. Critiquer une religion, ce n'est pas nécessairement être contre la religion. C'est être pour la diversité des points de vue et l'amélioration des conceptions de la vie.

Que cela nous plaise ou non, il faut admettre que le Coran contient un certain nombre de passages susceptibles de justifier le djihadisme. Plusieurs passages de l'Ancien Testament sont aussi très violents, de même que certaines déclarations du Jésus des Évangiles, qui déclare ne pas être venu apporter la paix, mais le glaive (Matthieu 10, 34).

Platon nous dirait qu'il faut améliorer les religions du Livre, car il voulait lui-même purifier la tradition religieuse de son temps et remplacer Homère. Dans une cité juste, on ne laisse pas «les enfants écouter les premières fables venues, forgées par les premiers venus, et recevoir dans leurs âmes des opinions le plus souvent contraires à celles qu'ils doivent avoir, à notre avis, quand ils seront grands» (République, 377 b). Il faut au contraire «veiller sur les faiseurs de fables, choisir leurs bonnes compositions et rejeter les mauvaises» (République, 377b-c). Les jeunes, insiste Platon, doivent être exposés à des modèles de vertu et non pas de débauche, les premiers modèles qui leur sont donnés laissent des traces permanentes sur leur caractère moral. Il ne faut pas dire aux jeunes que châtier un père injuste de la plus cruelle façon, c'est agir comme les premiers et les plus grands des dieux. Platon dit qu'il faut faire tout son possible pour que les premières fables que les enfants entendent soient les plus belles et les plus propres à enseigner la vertu. «Mais qu'on raconte l'histoire d'Héra enchaînée par son fils, d'Héphaïstos précipité du ciel par son père, pour avoir défendu sa mère que celui-ci frappait, et les combats des dieux qu'Homère imagina, voilà ce que nous n'admettons pas dans la cité, que ces fictions soient allégoriques ou non» (République, 378d).

L'étude de Cécile Rousseau comporte de graves limites méthodologiques: l'échantillon est composé de volontaires, les filles sont surreprésentées et la majorité des participants n'ont pas rempli entièrement le questionnaire. Les auteurs de l'étude peuvent gloser dans leur obscur jargon pseudoscientifique tant qu'ils voudront, cela ne changera jamais rien au fait que leur échantillon est scientifiquement non valide, sans parler que le coefficient de corrélation qu'ils ont obtenu est trop faible pour être significatif. Au lieu de croire que la religion protège contre la radicalisation violente, il reste plus sage de penser avec Platon que la religion inspire le bien comme le mal. La foi est certes incapable de déplacer des montagnes, mais elle peut lancer des pierres sur une femme sans défense ou jeter un homosexuel du haut d'un édifice. Au lieu de tenter de l'éliminer, il faut trouver un moyen de mettre la foi au service du bien commun. Refuser d'admettre que les religions actuelles inspirent des comportements inacceptables, c'est sombrer dans un angélisme naïf.

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