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Que faire avec les cours de philosophie au cégep?

Bon nombre de professeurs croient que la formule pourrait être améliorée, mais peu osent le dire publiquement.

15/11/2017 06:00 EST
Thomas Demarczyk via Getty Images

À l'occasion de la Journée mondiale de la Philosophie qui aura lieu le jeudi 16 novembre, j'aimerais expliquer pourquoi, après plus de dix ans d'expérience en enseignement de la philosophie dans un cégep, je doute de la pertinence des cours de philosophie dans leur forme actuelle.

L'encadrement visant à prévenir l'endoctrinement fait défaut, et la philosophie, en tant que discipline, ne suffit plus à former l'esprit critique à une époque dominée par le développement des sciences de la nature.

L'exposé complet de mes réserves envers ces trois cours et la façon dont ces derniers sont enseignés dépasse largement le cadre du présent billet. Voici deux de mes principales réserves, suivi de quelques propositions de solution.

Endoctrinement

Contrairement au préjugé répandu et entretenu par les professeurs de philosophie, les cours de philosophie au collégial n'ont pas toujours servi à encourager les élèves à penser par eux-mêmes. En fait, à une certaine époque, plusieurs professeurs marxistes auraient endoctriné leurs élèves. Un numéro de la revue Philosophiques (avril 1976) avait fait de ce thème l'objet d'un dossier, et le débat s'était même transporté jusqu'à l'Assemblée nationale deux ans plus tard.

En 1978, le Conseil supérieur de l'éducation formulait l'hypothèse « qu'il pourrait opportunément être considérée d'introduire dans la loi des collèges une clause touchant une sorte de neutralité idéologique des enseignements » (« Polarisation culturelles et politiques dans l'enseignement de la philosophie et d'autres disciplines au collège », Conseil supérieur de l'éducation, mars 1978, p. 4).

Le Conseil supérieur de l'éducation avait remarqué que les cours de philosophie étaient parfois détournés aux fins de propagande et que cela se manifestait par du dogmatisme et de l'intolérance. Un ancien collègue m'a raconté que dans les années 1970, son département n'engageait que des candidats ayant fait leur profession de foi marxiste devant les membres du comité de sélection.

Aujourd'hui encore, les classes de philosophie dans les cégeps ne sont pas à l'abri des pressions démagogiques et publicitaires.

Aujourd'hui encore, les classes de philosophie dans les cégeps ne sont pas à l'abri des pressions démagogiques et publicitaires. En effet, bon nombre de professeurs de philosophie sont aussi des militants politiques. En 2012, une professeure de philosophie du Cégep de Limoilou, et ancienne candidate pour Québec solidaire, a été à l'origine d'une manifestation qui a dégénéré en affrontements. Sur Facebook, elle avait écrit vouloir faire réfléchir ses étudiants en commettant ce qu'elle a appelé un « acte de désobéissance extrême ». Elle a par la suite précisé qu'il s'agissait d'une déclaration ironique.

La grève étudiante de 2012 a soulevé le problème du devoir de réserve des enseignants qui n'a pas toujours été respecté. Bien que je ne sois pas en accord avec toutes ses thèses, mon collègue Jean Laberge dénonce le phénomène dans un essai intitulé Le devoir à l'éducation (Éditions Accent Grave, 2012).

Insuffisance

Le consensus à propos de la pertinence des cours de philosophie n'est qu'apparent. Bon nombre de professeurs croient que la formule pourrait être améliorée, mais peu osent le dire publiquement, de crainte d'être stigmatisés par leurs collègues. En raison de mes prises de position sans concession face au corporatisme hypocrite des enseignants, je me sens souvent comme un homosexuel en Iran.

En raison de mes prises de position sans concession face au corporatisme hypocrite des enseignants, je me sens souvent comme un homosexuel en Iran.

Tels qu'ils sont actuellement conçus et généralement enseignés, les cours de philosophie ne développent pas de façon optimale l'esprit critique des jeunes, mais écrire une dissertation dans une classe, ou un gymnase, en suivant un plan détaillé imposé par l'enseignant est plus un entraînement à la soumission qu'un exercice de pensée critique.

Je vais être très clair : la philosophie est nécessaire dans le parcours collégial, mais elle ne suffit certainement pas pour former un citoyen éclairé vivant à notre époque. Les cours de littérature et d'éducation physique ne suffisent pas non plus. Des connaissances scientifiques sont aussi nécessaires.

Pistes de solutions

Je souhaite une révision du contenu de la formation générale. La formation générale devrait inclure un cours de culture scientifique. Il faut pouvoir juger de questions comme le réchauffement climatique, la culture des OGM, la vaccination. C'est impossible de le faire sans avoir les connaissances scientifiques suffisantes. Des cours de science et d'économie sont tout aussi nécessaires que les cours de philosophie pour comprendre les enjeux technologiques, scientifiques, écologiques et économiques de notre siècle.

Il faut également renforcer l'enseignement de ce que Normand Baillargeon appelle si bien l'autodéfense intellectuelle, c'est-à-dire la logique de l'argumentation et l'épistémologie, afin de rendre les élèves moins perméables aux pseudosciences (comme l'acupuncture) et autres vérités alternatives.

Pour terminer, je crois qu'il faudrait assouplir les conventions collectives des enseignants du niveau collégial pour qu'il soit possible d'intervenir auprès d'enseignants qui nolisent leurs cours aux fins de propagande idéologique ou politique. Sans imposer une règle de neutralité, les directions des collèges devraient, en collaboration avec les départements, pouvoir intervenir auprès d'enseignants qui imposent leurs opinions ou qui ne présentent qu'une seule orientation idéologique dans leurs cours.

Une autre façon de lutter contre l'endoctrinement serait d'élargir l'offre de cours de philosophie et de les rendre optionnels.

Une autre façon de lutter contre l'endoctrinement serait d'élargir l'offre de cours de philosophie et de les rendre optionnels. Les élèves choisiraient un certain nombre de cours de philosophie, selon leurs intérêts.

J'ai peu d'espoir de voir ces souhaits se réaliser. Le corporatisme des enseignants est trop puissant, hélas.

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