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L'éthique du Pharmachien

23/12/2016 08:22 EST | Actualisé 23/12/2016 09:38 EST

Dans un texte intitulé «Les raccourcis épistémologiques du Pharmachien», publié sur Ricochet, l'étudiante en sociologie Céline Hequet accuse Olivier Bernard, dit le Phamachien, de manquer d'esprit critique.

Céline Hequet accuse Olivier Bernard d'avoir affirmé que « l'echinaceae n'a peu ou pas d'effet puisqu'aucune étude n'est venue valider son fonctionnement ». En fait, Olivier Bernard dit que l'échinacée réduit de 10 % les rhumes. Il juge cependant que ce n'est pas un niveau d'efficacité suffisant pour en justifier, d'un point de vue éthique, la recommandation ou l'achat.

En effet, la recherche scientifique a établi, bien que ce soit encore controversé, une corrélation entre l'échinacée et une stimulation du système immunitaire. Mais l'effet réel de l'échinacée n'est pas très important, car selon une méta-analyse sérieuse, il est complètement inutile d'en prendre si la personne a déjà le rhume. Une prise régulière d'échinacée réduirait le nombre de rhumes annuel de 10 à 20 %, ce qui représente à peine un rhume de moins par année. À vous de juger si vous croyez que la dépense d'argent en vaut la peine.

Logique 101

L'efficacité de l'échinacée est encore un sujet de controverse, en partie parce que ce n'est pas toujours la même espèce d'échinacée qui est soumise à l'étude. Céline Hequet a parfaitement raison de dire qu'il faut faire la différence entre une absence de preuve d'efficacité et une preuve de l'inefficacité. Mais il est très troublant de voir l'étudiante en sociologie ajouter que cette distinction est importante « SURTOUT quand la différence implique potentiellement d'écraser de petites entreprises comme la Clef de champ [sic] (Val-David power!), et toute une flopée d'herboristes qui ne gagnent pas non plus des milles et de cents. »

Céline Hequet avance comme étant un raisonnement sérieux qu'il est acceptable que de petits entrepreneurs détaillent des produits sans aucune efficacité clairement démontrée, car:

  1. Ce sont de petits joueurs gentils de son coin de pays;
  2. Ce pas parce que je ne suis pas capable de prouver que ça marche que ça ne marche pas.

Notez la logique qui est à l'œuvre : la science n'a pas prouvé que l'échinacée est inefficace, donc on peut continuer de croire qu'elle est efficace. Et on devrait même croire qu'elle est efficace et continuer d'en acheter pour encourager nos petits commerçants locaux.

L'erreur consiste ici à détourner l'attention sur le fait qu'on ne peut prouver l'absence d'effet alors qu'on ne donne aucune raison de croire en son existence.

C'est comme dire qu'on devrait croire en Yahvé parce rien ne prouve qu'il n'existe pas. Rien ne prouve que Zeus ou Thor n'existent pas non plus. Il nous faut une raison de croire en un dieu plutôt qu'à un autre. De la même manière, l'absence de preuve de l'inefficacité de l'échinacée n'est pas une raison d'en consommer. Si l'absence de preuve d'inefficacité d'un produit était une raison d'en consommer, il serait raisonnable de consommer de la corne de rhinocéros pour soigner les troubles de l'érection. En 4000 ans d'expérience en médecine traditionnelle chinoise, rien n'a prouvé que ça ne fonctionne pas!

Sauf que rien n'a prouvé que ça marche. Que l'efficacité d'un produit naturel ne soit pas démontrée est une bonne raison de s'en méfier, même si ça écrase une petite entreprise de Val-David. Pour se soigner correctement, il est plus raisonnable de se tourner en premier lieu vers des traitements dont l'efficacité a été clairement démontrée (on peut toujours essayer les traitements ésotériques en derniers recours). Dans certains cas, il peut être très dangereux de retarder l'administration d'un traitement efficace parce qu'on a perdu son temps à essayer des produits naturels dont l'efficacité n'a pas été démontrée. Une mère qui voudrait traiter son adolescente bipolaire avec des herbes pourrait se retrouver avec un suicide sur la conscience, ou, du moins, avoir la DPJ sur le dos, en vertu de l'article 38 b ii, « négligence sur le plan de la santé », de la Loi sur la protection de la jeunesse.

« je ne suis pas une experte de la question »

Un peu plus loin, Céline Hequet écrit : « est-il possible qu'il y ait actuellement un paradigme dominant en sciences de la santé selon lequel, par exemple (je ne suis pas une experte de la question), les maladies doivent être guéries avec des médicaments produits en laboratoire? La majorité de la communauté scientifique dans ce champ travaillerait alors à l'étude de produits pharmaceutiques et le reste des recherches seraient vues comme "non scientifiques", voire hérétiques. »

La démarcation entre ce qui est produit en laboratoire et ce qui ne l'est pas est loin d'être claire. Des produits naturels peuvent être mélangés de façon artificielle dans le laboratoire d'un herboriste. Une substance peut aussi être d'origine totalement naturelle, mais être transformée en laboratoire ou mélangée avec des substances synthétiques.

Contrairement à ce que croit Céline Hequet, il n'y a pas le laboratoire d'un côté et la nature de l'autre. Le règne végétal est la matière première d'une grande partie des médicaments produits par l'industrie pharmaceutique. La morphine et ses dérivés viennent du pavot (Papaver somniferum). La quinine vient des quinquinas (Cinchona Rubra). L'aspirine vient du saule blanc (Salix alba). La pharmacologie s'intéresse aussi aux plantes toxiques. La digitale (Digitalis lanata), par exemple, est un poison pour le cœur, mais isolée chimiquement dans un méchant laboratoire et administré à très faible dose, sa substance active devient cardiotonique.

Grâce à la bioprospection et au criblage robotisé, on peut détecter les molécules actives d'extraits végétaux. Le chimiste peut ensuite l'isoler, identifier sa structure, afin de la reproduire intégralement, par synthèse, ou la modifier partiellement, par hémisynthèse. On peut ainsi arriver à facilement produire en laboratoire une molécule unique, simplifiée et améliorée.

Cela montre, écrit mon ami Sylvain Meunier, « la fausseté de cette croyance à l'effet que les compagnies pharmaceutiques s'acharneraient à ruiner la réputation des plantes médicinales pour protéger leurs pilules. En fait, c'est le contraire, elles n'ont jamais cessé de chercher dans les plantes des principes actifs à exploiter. S'il y avait un véritable médicament à tirer de l'échinacée, les pharmaceutiques, qui sont en concurrence, ne l'oublions pas, investiraient des moyens importants (elles n'en manquent pas) pour le produire et nous le vendre. En fait, l'intérêt des pharmaceutiques à l'égard d'une plante est probablement le meilleur indice de sa valeur médicinale réelle. Mais la haine des pharmaceutiques qui sévit en certains milieux, parce que ce sont des multinationales capitalistes, parce que c'est de la chimie et que la chimie, allez savoir pourquoi, se serait mal, et parce qu'il est vrai que certains médecins ont l'ordonnance trop facile, la haine des pharmaceutiques, donc, qui sévit chez certains, les aveugle. »

Il n'existe donc pas de paradigme qui exclurait la recherche sur les propriétés pharmacologiques des plantes, bien au contraire. C'est plutôt le paradigme bio-écolo-naturel-local de Céline Hequet qui semble biaiser sa compréhension de la pharmacologie.

Cela dit, le fait qu'il existe des paradigmes ne rend pas une hypothèse valide ou invalide. Quel que soit le paradigme qui domine la pharmacologie, cela ne donne pas une raison suffisante de consommer de l'échinacée. Le soi-disant enjeu politico-économique de Val-David n'est pas un argument non plus. Céline Hequet ne semble pas comprendre que le fardeau de la preuve repose sur celui qui vend l'échinacée.

La science doit justement être le plus indépendante possible de ces enjeux, sinon cela entraîne un biais idéologique (il va bien sûr toujours avoir certains biais idéologiques, mais ce n'est pas une raison pour provoquer un biais en faveur de l'économie locale de Val-David).

Céline Hequet fait l'hypothèse forte que les scientifiques considèrent comme hérétique tout ce qui ne sort pas d'un laboratoire, sans examiner l'hypothèse alternative qui est pourtant évidente : les gens se sont tournés vers ce qui fonctionne réellement.

La Clé des champs est une boutique, pas un laboratoire de recherche scientifique, alors on ne s'attend pas à ce qu'elle justifie sa marchandise. Mais elle affirme des choses sur la réalité en vendant un produit contenant de l'échinacée, notamment que c'est un casse-grippe (c'est le nom du produit, inscrit sur la bouteille). Ces affirmations peuvent et devraient être vérifiées. C'est une question d'éthique.

Les sorcières devraient commencer par reconnaître leur propre ignorance avant de critiquer le Pharmachien. Toute la polémique entourant le passage du Pharmachien à TLMEP me fait demander si les gens qui le critiquent ont bien écouté son entrevue. Il est très modéré dans ses propos : il critique la multiplication des produits pharmaceutiques, il reconnaît la valeur de l'effet placébo, mais souligne que faire de l'argent en vendant un produit qui n'a que peu d'efficacité, c'est commettre une faute éthique.

Bref, mieux vaut un pharmacien rigoureux qu'une blogueuse de Ricochet qui protège des herboristes vendant des produits à l'efficacité douteuse. Mais une question demeure : est-ce qu'une couleuvre passe mieux quand on l'avale avec le bon paradigme?

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