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Loi 62: la sécurité doit passer avant les choix religieux

Je crois fermement qu'il devrait être interdit de se voiler le visage en public, même si le voile est porté pour des motifs religieux.

04/11/2017 08:00 EDT
LeoPatrizi via Getty Images
La sécurité du public est plus importante que les choix religieux des individus.

Le projet de loi 62, adopté la semaine dernière, n'est pas assez radical. Tous les citoyens devraient avoir le visage découvert en public, car l'anonymat pose des problèmes de sécurité. Pas seulement parce qu'il faut être en mesure d'identifier un malfaiteur, mais aussi parce le droit de masquer son identité est une incitation à commettre des crimes.

Pourquoi agissons-nous en respectant la « justice » ?

Il semble que, du moment qu'on ne risque pas de se faire prendre, ça dégénère vite. Pensons par exemple à la grève de la police à Montréal du 7 octobre 1969. Bilan de la journée : émeutes, fusillades, vandalisme, vols par effraction, vols à main armée. Au centre-ville, toutes les vitrines sont pillées.

Le philosophe Steven Pinker se rappelle sa désillusion concernant la nature humaine causée par ce fameux 7 octobre :

« Jeune adolescent en plein romantisme des années 1960, je croyais sincèrement à l'anarchisme de Bakounine. Je ne prenais pas mes parents au sérieux quand ils disaient que si le gouvernement déposait les armes, ce serait une pagaille monstre. Nous avons eu l'occasion de vérifier nos prédictions respectives et contradictoires le 7 octobre 1969 à 8 heures du matin, quand la police de Montréal s'est mise en grève. À 11 h 20, première attaque de banque. À midi, la plupart des magasins du centre-ville avaient fermé à cause des pillages. Quelques heures plus tard, des chauffeurs de taxi avaient mis le feu au garage d'un service de limousines qui leur disputait les clients de l'aéroport, un tireur isolé avait abattu un officier de la police provinciale, des émeutiers avaient fait irruption dans plusieurs hôtels et restaurants, et un médecin avait abattu un cambrioleur dans sa maison de banlieue. Au total à la fin de la journée, six banques dévalisées, quarante camions de vitrines brisées, et trois millions de dollars de dégâts sur des biens personnels, jusqu'au moment où les autorités de la ville ont dû faire appel à l'armée, et bien sûr à la police montée pour rétablir l'ordre. Ce test empirique décisif a fait voler en éclats mes opinions politiques. » (Cité par Richard Dawkins Dans pour en finir avec Dieu, Paris, Robert Laffont, 2008, p. 238).

Si nous sommes assurés de ne jamais être punis, pourquoi serions-nous justes ?

Je n'avais même pas besoin de cet exemple extrême. On peut penser aux téléchargements illégaux de contenu sur internet. Confortablement dissimulé derrière l'écran de son ordinateur, le risque de se faire prendre est minime. Si vous étiez invisible iriez-vous au cinéma sans payer ? Autrement dit, est-ce seulement la crainte d'être puni qui nous empêche de commettre des crimes ? Si nous sommes assurés de ne jamais être punis, pourquoi serions-nous justes ?

Dans le deuxième livre de la République, Platon présente sous forme de fable une expérience de pensée sur la volonté de faire le bien en situation d'impunité parfaitement garantie.

« Gygès était un berger au service du roi qui régnait alors en Lydie. À la suite d'un grand orage et d'un tremblement de terre, le sol s'était fendu, et une ouverture béante s'était formée à l'endroit où il faisait paître son troupeau. Étonné à cette vue, il descendit dans ce trou, et on raconte qu'entre autres merveilles, il aperçut un cheval d'airain, creux, percé de petites portes, à travers lesquelles ayant passé la tête il vit dans l'intérieur un homme qui était mort, selon toute apparence, et dont la taille dépassait la taille humaine. Ce mort était nu ; il avait seulement un anneau d'or à la main. Gygès le prit et sortit. Or les bergers s'étant réunis à leur ordinaire pour faire au roi leur rapport mensuel sur l'état des troupeaux, Gygès vint à l'assemblée, portant au doigt son anneau. Ayant pris place parmi les bergers, il tourna par hasard le chaton de sa bague vers l'intérieur de sa main, et aussitôt il devint invisible à ses voisins ; on parla de lui comme s'il était parti, ce qui le remplit d'étonnement. En maniant de nouveau sa bague, il tourna le chaton vers l'extérieur et aussitôt il redevint visible. Frappé de ces effets, il refit l'expérience pour voir si l'anneau avait bien ce pouvoir : il constata qu'en tournant le chaton vers l'intérieur, il devenait invisible et qu'en le tournant vers l'extérieur, il redevenait visible. Sûr de son fait, il se fit mettre au nombre des bergers qu'on députait au roi. Il se rendit au palais, séduisit la reine et, avec son aide, attaqua et tua le roi, puis s'empara du trône. »

Morale de l'histoire : « nous ne trouverons aucun homme d'une trempe assez forte pour rester fidèle à la justice et résister à la tentation de s'emparer du bien d'autrui alors qu'il pourrait impunément prendre au marché ce qu'il voudrait, entrer dans les maisons pour s'accoupler à qui lui plairait, tuer les uns, briser les fers des autres, en un mot être maître de tout faire comme un dieu parmi les hommes. »

Dans la République, Platon pose ici la question du pouvoir : une personne détenant tous les pouvoirs devrait-elle s'empêcher d'être injuste ?

Telle que présentée dans la République par Glaucon, le frère de Platon, la fable de Gygès est une expérience de pensée qui illustre l'hypothèse selon laquelle les humains ne sont justes que par contrainte : toute personne ayant la certitude de pouvoir s'emparer du bien d'autrui par la fraude et la violence en toute impunité va le faire. Glaucon se fait l'avocat du diable en présentant un argument pour soutenir la thèse du sophiste Thrasymaque, thèse selon laquelle l'injustice est plus avantageuse que la justice, car la plus parfaite injustice porte au comble du bonheur la personne qui la commet alors que ceux qui subissent l'injustice et refusent de la commettre sont malheureux. Poussée à un degré suffisant, l'injustice est plus forte que la justice. Il est donc plus avantageux d'être injuste si nous en avons la possibilité. Ce n'est que malgré soi, par la crainte du châtiment, qu'une personne est juste. Dans la République, Platon pose ici la question du pouvoir : une personne détenant tous les pouvoirs devrait-elle s'empêcher d'être injuste ? Platon dit qu'il ne faut pas être injuste pour ne pas être malheureux.

Platon, avec la fable de Gygès, pose une question toujours d'actualité : d'où vient la motivation à agir honnêtement ? Je crois qu'il ne faut pas trop idéaliser la nature humaine. La plupart des humains font souvent ce qu'ils savent être mauvais et n'ont pas la force morale nécessaire pour résister à la tentation de faire le mal si l'impunité leur est assurée. C'est pourquoi je crois fermement qu'il devrait être interdit de se voiler le visage en public, même si le voile est porté pour des motifs religieux. La sécurité du public est plus importante que les choix religieux des individus.

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