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Les enfants doivent-ils croire au père Noël?

Voulez-vous vraiment enseigner à vos enfants que vous êtes capables de mentir à ceux qui ont le plus besoin d'avoir confiance en vous ?

24/12/2017 08:00 EST | Actualisé 24/12/2017 08:00 EST
Wavebreakmedia via Getty Images

« Je veux que ma fille y croie. C'est tellement beau ! »

Nombreux sont les parents qui tiennent à propager le mensonge du père Noël. Que penser de ces parents ? Pour répondre à cette question, tournons-nous vers le philosophe et spécialiste des neurosciences Sam Harris, qui a publié Mensonges, l'un des rares livres de philosophie qui peut faire de ses lecteurs de meilleures personnes.

Harris s'interroge dans ce brillant essai sur les conséquences du mensonge. En bon philosophe, il commence par définir rigoureusement l'objet de sa réflexion. Mentir, selon lui, signifie induire intentionnellement les autres en erreur alors qu'ils s'attendent à ce que l'on s'adresse à eux honnêtement. En d'autres termes, c'est le fait de penser une chose alors que l'on a l'intention d'en exprimer une autre.

Il y a deux types de mensonges : le mensonge délibéré et l'omission de corriger une impression erronée. Si le fait qu'une personne croie que je suis docteur en médecine pouvait causer quelque tort ou bien tourner à mon avantage, je serais coupable de mensonge par omission. Il faudrait impérativement que je clarifie les choses.

D'après Sam Harris, quelles que soient les circonstances, il vaut presque toujours mieux dire la vérité, car mentir, même sur les questions les plus insignifiantes, porte inutilement atteinte à la confiance nécessaire aux saines relations personnelles, en plus d'être inefficient.

La voie royale vers le chaos

Les gens sincères, dit Sam Harris, sont beaucoup plus appréciés : « on sait qu'ils pensent ce qu'ils déclarent ; on sait qu'ils ne vous diront pas une chose en face et une autre dans votre dos ; on sait que lorsqu'ils penseront que vous n'êtes pas à la hauteur ils vous le diront et, pour la même raison, on ne prendra pas leurs compliments pour de la flatterie. »

Mentir à ses amis, c'est leur nuire. Car en leur refusant l'accès à la vérité, on les place souvent dans un état d'ignorance susceptible de leur nuire d'une manière que nous n'avons pas prévue. Par exemple, ne pas dire qu'une grosse personne est grosse quand elle nous demande si on la trouve grosse retarde le moment de sa prise en main. On peut aussi penser aux moments où on encourage les autres par de faux compliments. C'est les traiter comme des enfants.

Mentir pour le bien d'autrui semble pour Harris la quintessence de l'arrogance.

Mentir pour le bien d'autrui semble pour Harris la quintessence de l'arrogance. C'est décréter « que nous sommes les meilleurs juges de ce qu'ils devraient comprendre concernant leur propre vie — leur apparence, leur réputation et leurs projets. C'est une posture extraordinaire à adopter à l'égard des autres êtres humains, et qui exige de se justifier. »

Un coût psychologique élevé

D'après Harris, le mensonge a un incontestable coût psychologique, car les mensonges doivent être continuellement protégés contre la moindre collision avec la réalité. Savoir que l'on a dit la vérité dans le passé permet de ne pas avoir à se souvenir de tout. « C'est le monde lui-même qui devient mémoire ».

Même en tant que moyen de parer à la violence, le mensonge ferme souvent la porte à une communication honnête qui pourrait être plus efficace. Harris dit qu'à un meurtrier qui vous demande si le petit garçon qu'il veut tuer et que vous abritez est caché chez vous, la vérité qu'il faut lui dire est que vous allez lui tirer une balle dans la tête s'il fait un pas de plus.

Que faire du père Noël ?

Vous aurez sans doute compris que Harris est contre le fait de mentir aux enfants en leur faisant croire au père Noël. Ses propos sont si savoureux qu'il vaut la peine de les citer longuement : « Certes, Noël doit avoir, marginalement, quelque chose de plus palpitant pour les enfants qui croient au père Noël, mais on peut dire la même chose de nombreux phénomènes à propos desquels personne ne serait tenté de mentir. Pourquoi ne pas affirmer l'existence des dragons, des sirènes, des fées et de Superman ? Pourquoi ne pas présenter les œuvres de Tolkien et de J.K. Rowling comme historiques ? »

Et il poursuit : « Si vous mentez à vos enfants à propos du père Noël, vous pouvez certes rendre leur expérience de Noël plus excitante. Mais ce dont vous les priverez probablement, c'est du sentiment que vous ne voudrez ni ne pourrez jamais leur mentir à propos de tout le reste. »

Voulez-vous vraiment enseigner à vos enfants que vous êtes capables de mentir à ceux qui ont le plus besoin d'avoir confiance en vous ?

Sam HARRIS, Mensonges, Le cherche midi, 2017.

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