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La nullité économique de Québec solidaire

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Nombreux sont ceux qui s'absorbent entièrement dans la politique militante. Rares, très rares, ceux qui, pour préparer la révolution, veulent s'en rendre dignes.
- G. Friedmann

L'un de mes récents billets était un texte satirique pour ridiculiser la rhétorique du féminisme intersectionnel en l'appliquant au cas de Gabriel Nadeau-Dubois.

Ce n'est pas parce que Gabriel Nadeau-Dubois vient d'un milieu aisé qu'il devrait s'abstenir d'être candidat pour Québec solidaire. C'est parce qu'il ne se préoccupe pas suffisamment de son niveau de connaissances en économie.

Gabriel Nadeau-Dubois n'a pas de diplôme en économie, mais il croit que plusieurs progressistes peuvent parler de ce sujet « de manière convaincante ». « On n'a pas besoin d'être un homme d'affaires pour parler d'économie ».

Effectivement, on n'a pas besoin d'être un homme d'affaires pour parler d'économie, mais si l'on veut en parler sérieusement, il faut avoir une connaissance sérieuse des sciences économiques.

Or, la plupart des militants politiques ont des connaissances insuffisantes en économie.

On retrouve trop souvent de graves erreurs dans les « études » de l'IRIS, un cercle de réflexion de gauche très proche de Québec solidaire. Soyons francs : rares sont les « études » de l'IRIS qui passeraient le test d'un comité de lecture d'une revue scientifique sérieuse. On peut dire la même chose des publications de l'Institut économique de Montréal. Lorsque mes élèves citent l'un ou l'autre des pseudo-instituts de recherche, j'enlève des points pour manque de rigueur.

L'année dernière, Manon Massé reprenait sur sa page un article du politicologue et doctorant en pensée politique Philippe Hurteau, qui est aussi chercheur à l'IRIS, sur l'évolution du salaire minimum depuis les dernières décennies. Hurteau affirmait que le salaire minimum aurait atteint 18,59 $ s'il avait suivi l'inflation par rapport à 1986. Ce qui est faux, étant donné qu'en 1986 il était à un niveau historiquement bas par rapport au salaire moyen . En effet, il a été pratiquement gelé durant la première moitié des années 80, parce que le chômage était trop élevé chez les jeunes de 15-24 ans. Une simple vérification sur le site de la Banque du Canada nous montre qu'en suivant l'inflation, le salaire minimum de 1986 équivaut plutôt à 8,72 $ en 2017, ce qui est plus bas que l'actuel niveau de 11,25 $.

La publication originale a été effacée du site du Journal de Montréal (mais j'ai des captures d'écran).

Dans Sale argent, le philosophe torontois Joseph Heath écrit que « la science économique est importante - autant pour les détracteurs du capitalisme que pour ses partisans. En outre, je suis d'avis que les détracteurs du capitalisme ne se sont pas donné la peine de maîtriser suffisamment leur sujet. Marx comprenait à fond la situation économique de son époque. Pourtant, en partie à cause de son influence même, sans doute, très peu de théoriciens de gauche ou «radicaux» peuvent en dire autant. C'est peut-être parce qu'ils misaient sur la disparition prochaine du capitalisme qu'ils ont jugé inutile de se familiariser avec les matrices de production de Leontief, les théorèmes de séparation des hyperplans et l'un ou l'autre des concepts qui, au dire des économistes, sont essentiels à la compréhension du prix du lait. »

Bref, persuadés par Marx que le capitalisme est voué à disparaître (probablement au début du XXe siècle) les gens de gauche ne considèrent pas important de comprendre son fonctionnement réel. Comme le dit Marx, «Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde; il s'agit désormais de le transformer.»

Mais avant de transformer le monde, il faut d'abord bien le comprendre. Selon Heath, la nullité économique est fâcheuse pour deux raisons.

Premièrement, la plupart des militants et théoriciens de gauche sont incapables de détecter les sophismes que les gens de droite avancent pour défendre leurs positions. Dire, par exemple, que « puisque la croissance économique qui génère des gaz à effet de serre crée des emplois, lutter contre les gaz à effet de serre génère du chômage », c'est faire un sophisme de l'affirmation du conséquent. On ne voit pas les écologistes dénoncer l'absurdité logique d'un tel argument, ils ne font généralement que changer de sujet pour détourner l'attention.

Deuxièmement, à cause de leur manque de connaissance en économie, les militants perdent un temps énorme à défendre des mesures dont l'efficacité est très improbable. Par exemple, Naomi Klein vante les coopératives de travailleurs en Argentine sur la base d'un vide intellectuel désolant, comme si elle ignorait qu'il existe depuis plus d'un siècle un nombre considérable de critiques, venant tant de la gauche que de la droite, portant sur les graves défauts du système coopératif . Comme l'écrit Joseph Heath, plutôt que de faire un film et d'écrire un livre pour vanter quelque chose d'inefficace, il aurait été plus sage de commencer par « faire un tour à la bibliothèque du quartier ».

Heath peut sembler arrogant, mais les erreurs qui se trouvent dans les publireportages de l'IRIS me poussent fortement à croire que son constat est juste. Notons que sur les 14 chercheurs de l'IRIS, il y a seulement deux diplômés en économie et un diplômé en administration des affaires .

J'irais jusqu'à dire qu'à peu près tout ce que l'homme de la rue croit savoir du fonctionnement de l'économie est erroné (ou n'est qu'à un pas d'une fausseté). Je suis certain que c'est pour cette raison que les économistes sont si grognons. Après tout, il est impossible de parcourir un quotidien sans relever au moins trois ou quatre sophismes grossiers, y compris dans les pages économiques. De quoi rendre les économistes complètement mabouls. Lorsqu'il est question d'un journaliste, d'un politicien ou d'un lobbyiste qui effectue une analyse coût-avantage, par exemple, celle-ci est presque toujours déficiente. (Joseph Heath, Sale argent)

Il n'y a pas de mal à ne pas tout connaître en économie. Mais le problème avec Gabriel Nadeau-Dubois, et avec les militants en général, ce sont les convictions. Un homme de conviction est un homme dogmatique. C'est le contraire de la sagesse, car le sage est celui qui emploie toute son industrie à détruire ses propres convictions. «Dans le domaine de l'économie, conclut Heath, on commet beaucoup d'erreurs. Quiconque espère contribuer à l'avènement d'un monde meilleur doit impérativement comprendre ces erreurs et travailler à leur élimination.» Une personne persuadée de savoir ce qu'elle ne sait pas ne peut qu'être nuisible à l'État.

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