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La liberté d’expression est une fin en soi

Il n'existe pas de droit à ne pas être offensé ni d'exigence à réussir un test de vertu quelconque pour avoir droit de parole.

14/08/2017 13:22 EDT | Actualisé 14/08/2017 13:22 EDT
slobo via Getty Images
Le Code criminel canadien limite déjà la liberté d'expression en interdisant le discours haineux et l'incitation à commettre des crimes.

Dans une lettre parue dans Le Devoir du 8 août 2017, Mme Élisabeth Béfort-Doucet et M. Emanuel Guay relativisent l'importance de la liberté d'expression, en arguant qu'elle n'est pas une fin en soi, mais plutôt un moyen pour assurer le respect de la dignité et de l'intégrité des citoyens. Selon eux, elle est notamment subordonnée au combat contre la discrimination, notamment contre le racisme. La réalité historique d'ici comme d'ailleurs montre que le combat contre la discrimination et le racisme a été inspiré par l'humanisme, dont la lutte pour la liberté d'expression a toujours été une dimension essentielle. C'est pourquoi il nous faut, d'entrée de jeu, rappeler à Béfort-Doucet et Guay que la liberté d'expression est au fondement même de la démocratie.

Au Québec et au Canada, la liberté d'expression n'est pas absolue. Le Code criminel canadien limite déjà la liberté d'expression en interdisant le discours haineux et l'incitation à commettre des crimes. Il existe également des lois contre la diffamation. C'est très bien ainsi.

Il n'existe pas de droit à ne pas être offensé ni d'exigence à réussir un test de vertu quelconque pour avoir droit de parole.

Par contre, la répugnance à l'égard de certaines idées n'est pas une raison valable pour justifier l'interdiction de leur expression. Il n'existe pas de droit à ne pas être offensé ni d'exigence à réussir un test de vertu quelconque pour avoir droit de parole. Tant que les lois sont respectées, même les idées les plus répugnantes peuvent être exprimées. Leur expression est d'ailleurs le meilleur moyen de les soumettre à la critique.

Que le racisme soit à combattre, nous sommes d'emblée d'accord. Cependant, Béfort-Doucet et Guay élargissent la définition du racisme de telle sorte qu'ils aboutissent à s'opposer à d'importants droits individuels et à la tenue de débats politiques vitaux. Prenons l'exemple du boycottage des produits de consommation, alimentaires ou autres, qui sont religieusement certifiés (comme le casher ou le halal) : en toutes circonstances, on doit se souvenir que les religions sont des ensembles de croyances et de pratiques, et que s'opposer à des croyances et à des pratiques n'est aucunement du racisme, comme d'ailleurs le prouvent nos compatriotes québécois venus d'ailleurs, y compris ceux d'origine arabe et de culture musulmane qui défendent la laïcité. En ce sens, ce que Béfort-Doucet et Guay semblent craindre, c'est la liberté de conscience, et ce, bien davantage que le racisme.

Il ne faut pas non plus confondre, comme le font les auteurs, la critique du multiculturalisme avec le racisme. Cette erreur montre bien que Béfort-Doucet et Guay plongent dans l'interdit tout ce qui ne correspond pas à leur propre définition, très large sinon élastique, du racisme. Le multiculturalisme n'est pas la diversité ethnoculturelle sur le territoire d'un État. Il s'agit plutôt, dans le cadre fédéral canadien, d'une idéologie d'État qui vise à réglementer et à contrôler la façon dont la diversité peut être gérée. Par conséquent, il est fallacieux et diffamatoire de prétendre que critiquer l'idéologie d'État qu'est le multiculturalisme au Canada serait un signe de racisme. Cela renvoie au droit à la liberté de conscience : on a et on devrait toujours avoir le droit de s'opposer à une idéologie, quelle qu'elle soit.

Par conséquent, la question de fond, qu'évitent Béfort-Doucet et Guay, est celle de la protection de la liberté d'expression, qui, comme on l'a vu ces derniers mois, est gravement attaquée au Québec. Par exemple, le chroniqueur, écrivain et sociologue Mathieu Bock-Côté, de même que l'historien Gilles Laporte, qui ont été déclarés interdits de conférence à l'UQAM. Ou encore les professeurs Jacques Beauchemin et Normand Baillargeon, qui ont eux aussi été ciblés par des attaques inquisitrices d'une frange de la gauche que nous n'hésitons plus à qualifier de régressive. Ou encore Djemila Benhabib qui a subi une poursuite-bâillon de la part d'écoles islamistes, et dont le jugement, qu'elle a gagné, devrait faire réfléchir nombre d'intellectuels québécois, y compris Mme Béfort-Doucet et M. Guay, sur l'importance de protéger la liberté d'expression.

Texte co-écrit avec Annie-Ève Collin, philosophe.

Liste des cosignataires:

Lucie Jobin, présidente du Mouvement laïque québécois

Daniel Baril, vice-président du Mouvement laïque québécois

David Rand, président de Libres penseurs athées

Christian Dupuy, politologue

Nadine Fleury, M.D.

Nicolas Gagnon, étudiant en économie et activiste

Léon Ouaknine, essayiste

Caroline Morgan, traductrice

Renart Léveillé, artiste et blogueur

Sébastien Bilodeau, candidat à la maîtrise en service social, secrétaire-trésorier de Génération Nationale

Marc Pageau, caricaturiste

Benoît Séguin, enseignant au collégial

Anders Turgeon, rédacteur

Luc Saucier, calligraphe

Daniel Duval, citoyen

Christiane Gervais, citoyenne

Marie-Paulette Tapp, enseignante retraitée

Marie-Élaine Boucher, enseignante

Sébastien Leblanc-Tavares, citoyen

Éric Malouin, citoyen

Evan Demers, technicien de scène

Michel Gendron, citoyen

Julie Sylvestre, analyste

Kevin D. McGinnis, agent administratif

Véronic Pageau, citoyenne

Marc Chapleau, Narrateur et entrepreneur en services informatiques.

Yann Ménard, anthropologue

Anne-Marie Gélinas, auteure-compositeure-interprète

Marco Leclerc, programmeur analyste

Sylvain Meunier, écrivain

Yves Ménard, avocat à la retraite

Martin Paquette, entrepreneur web et indépendantiste

Frédéric Pageau, citoyen

Hélène Morin, citoyenne

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