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Ignorante tolérance

«C'est l'ignorance des règles de la logique qui crée l'impression que toutes les croyances sont également vraies.»

06/12/2017 12:04 EST | Actualisé 06/12/2017 12:04 EST
bowie15 via Getty Images

Oui, l'élan est beau et divin, sache-le bien, qui t'emporte vers l'argumentation. Mais exerce-toi, pendant que tu es jeune encore, et entraîne-toi à fond en te livrant à ces exercices qui, aux yeux du grand nombre, paraissent être une perte de temps et qui sont par lui qualifiés de « bavardages ». Sinon, la vérité se dérobera à tes prises.

– Platon, Parménide, 135 d

Le relativisme, l'opinion selon laquelle il y a plusieurs vérités toutes aussi dignes de respect, et ce même si elles se contredisent, est très populaire. Nous vivons dans une société qui reconnaît le droit à la liberté de conscience, ce qui veut dire que chacun a droit à son opinion, ses croyances, sa religion. Cela signifie-t-il que toutes les opinions et toutes les croyances doivent être également respectées ?

Non. C'est l'ignorance des règles de la logique qui crée l'impression que toutes les croyances sont également vraies. Ne pas critiquer les idées des autres est souvent perçu comme une forme de respect, mais ce respect est en réalité une intolérance à la remise en question causée par l'analphabétisme logique. C'est qu'en fait, on ne tolère pas la critique et la remise en question de ses propres opinions si l'on est incapable de comprendre pourquoi certains arguments sont plus solides que d'autres. Nous avons le droit de penser ce que nous voulons, mais comme disait le philosophe allemand Emmanuel Kant, « la liberté dans la pensée finit par se détruire elle-même quand elle va même jusqu'à procéder indépendamment des lois de la raison. » (Que signifie s'orienter dans la pensée ?, trad. J.-F. Poirier et F. Proust, Paris, GF, 1991, p. 71.)

Ceux qui ignorent les lois de la raison s'empêchent de réfléchir, car ils ne croient pas à la possibilité d'améliorer leurs opinions, étant incapables, par ignorance, de le faire eux-mêmes. Puisqu'ils ne savent pas ce qu'est un bon argument, ils croient que les croyances sont toutes également vraies.

Certains penseurs, comme le sophiste Protagoras, soutiennent qu'il n'existe pas de critères objectifs permettant de juger la réalité. Certains vont jusqu'à dire qu'il n'existe pas de rationalité universelle et que ce qui nous semble raisonnable n'est que conventions sociales et que la science n'est qu'un discours parmi d'autres et que le discours scientifique n'est objectivement plus vrai au « discours religieux » ou au « discours philosophique ».

Que les connaissances humaines soient incertaines et aient constamment besoin d'être révisées ne suffit pas à justifier le relativisme.

Est-il objectivement vrai qu'il n'existe pas d'opinion objectivement vraie ? Si tel est le cas, alors dire qu'il n'existe pas d'opinions objectivement vraies est objectivement faux. Ainsi, il existe au moins une opinion objectivement vraie, en l'occurrence la doctrine relativiste, qui, si elle s'avère, se détruit d'elle-même. Ceux qui défendent un relativisme radical ignorent une des règles fondamentales de la logique, le principe de non-contradiction.

Que les connaissances humaines soient incertaines et aient constamment besoin d'être révisées ne suffit pas à justifier le relativisme, car l'amélioration de nos théories scientifiques et philosophiques ne signifie en rien qu'il est impossible de s'approcher d'une représentation de plus en plus exacte de la réalité. Bien au contraire, cela veut dire qu'il y a certaines théories défendues par de meilleures argumentations que d'autres. Or, la connaissance des règles de la logique est nécessaire pour évaluer la force des argumentations.

Le biologiste Richard Dawkins critique avec force le relativisme : « Le relativisme serait une marque de respect envers les autres cultures. C'est plutôt un écran de fumée prétentieux. Les preuves scientifiques forment vraiment une classe à part. La science fonctionne. Les avions volent. Les tapis et les balais magiques ne volent pas. La gravité n'est pas qu'une opinion parmi tant d'autres. C'est la vérité. J'invite tous ceux qui doutent de ça à sauter par la fenêtre d'un 10e étage. »

Dawkins peut sembler ici fort acerbe, mais il faut prendre conscience que le relativisme peut avoir des conséquences très fâcheuses. Car le fait de croire que toutes les théories philosophiques sont également crédibles peut donner l'impression que les droits universels de la personne (universalité qui justifie la reconnaissance de l'égalité entre les sexes et l'égalité entre toutes les orientations sexuelles, par exemple) ne sont que des normes culturelles qui n'ont pas à être respectées partout dans le monde. Autrement dit, le relativisme pourrait inciter à tolérer l'idée qu'il peut être acceptable de voiler les fillettes ou que le mariage pour tous ne concerne que les homosexuels de culture occidentale.

Devant un juge qui a le pouvoir de nous condamner à une peine, personne n'ira nier l'extrême importance de la solidité des preuves et de la logique de l'argumentation.

En philosophie, il est raisonnable d'accorder à la solidité des arguments l'importance qu'une personne accusée à tort de meurtre va accorder aux preuves de son innocence. Si un test d'ADN peut prouver qu'il n'est pas le meurtrier, l'accusé ne va pas se dire que l'importance qu'il accorde aux résultats du test d'ADN est une croyance fondamentaliste en la science. Il ne va pas dénigrer les preuves factuelles qui pourraient lui éviter la condamnation. Même si l'accusé est un penseur relativiste, il ne dira pas que les faits qui lui évitent la prison ne sont que des constructions sociales sans valeur objective. Que l'on soit relativiste ou non, nous croyons tous fermement aux preuves factuelles (et validées) lorsqu'on se fait injustement poursuivre en justice. Devant un juge qui a le pouvoir de nous condamner à une peine, personne n'ira nier l'extrême importance de la solidité des preuves et de la logique de l'argumentation. Il ne viendrait à l'esprit de personne de considérer cela comme une idolâtrie de la raison.

C'est la même chose pour les questions religieuses et philosophiques. Il ne faut pas, par manque de rigueur, se condamner soi-même à l'erreur sur des questions aussi importantes, car ce serait devenir bêtement l'artisan de son malheur.