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Le Collège de Maisonneuve et le sophisme du vrai islam

01/09/2016 10:03 EDT | Actualisé 02/09/2016 10:31 EDT

«Les fondements de l'islam constituent le seul problème du fondamentalisme islamique.» -Sam Harris, Lecture at the First Congregational Church of Berkeley (10 novembre 2010)

Le Collège de Maisonneuve va finalement prendre des mesures pour contrer l'intégrisme et l'islamophobie. Selon La Presse, Jean-Félix Chénier, enseignant en sciences politiques au Collège de Maisonneuve et cofondateur du Mouvement Démocratie Nouvelle, organisera un atelier hebdomadaire destiné à démystifier l'islam. Selon Chénier, les élèves du collège qui se sont radicalisés « s'étaient bricolé un islam de pacotille ».

En disant cela, Chénier commet une erreur que j'appelle le sophisme du vrai islam. Lorsqu'il est question de radicalisation et de terrorisme islamique, il se trouve des gens pour dire automatiquement que ces radicaux ne se réclament pas du vrai islam (traduction : « l'islam est une religion de paix »).

Qui peut se permettre de définir ce qu'est le vrai islam? L'islam est multiple, il faut en parler au pluriel, comme pour les féminismes. Dans un Québec inclusif, chacun a droit à son interprétation personnelle de sa religion, et il serait impérialiste et colonialiste qu'un représentant de la majorité blanche dominante vienne dire aux jeunes issus de la communauté musulmane ce qu'est le vrai islam.

L'islam peut-il être une religion de paix? Celui qui veut croire que l'islam est une religion de paix n'a qu'à picorer le Coran pour y prélever les extraits suivants :

« Pas de contrainte en religion! » (Sourate 2, verset 256)

« Tu n'exerces sur eux [les mécréants] aucune contrainte. » (Sourate 50, verset 45)

« En vérité, celui qui aura tué un seul homme, sans que celui-ci ait commis un meurtre ou des dépravations sur la terre, est considéré comme s'il avait tué l'humanité tout entière, et celui qui aura sauvé la vie d'un seul homme est considéré comme s'il avait sauvé la vie à l'humanité tout entière. » (Sourate 5, verset 32)

Ce dernier extrait précise que les personnes qu'il ne faut pas tuer sont celles qui ne sont pas coupables de meurtre ou de dépravation. Elle n'interdit pas de tuer les autres. J'imagine qu'il ne faut pas associer une religion à toutes les parties de la phrase la plus pacifique de son texte sacré, qu'il est, dans le cas précis qui nous occupe, préférable de remplacer ce qui est entre les virgules par des points de suspension, comme on l'a vu sur une pancarte lors d'une manifestation à Paris en janvier dernier . Car sinon le passage le plus angélique du Coran (c'est en tous les cas le plus souvent cité par ceux qui clament que l'islam est une religion de paix) laisse entendre que tuer un meurtrier ou un dépravé (un homosexuel?) pourrait être correct. Ceux qui veulent croire que l'islam est une religion violente n'auraient en effet pas à picorer bien loin, car le verset qui suit celui qui condamne le meurtre des non-meurtriers et des non-dépravés dégouline de haine :

« La rétribution de ceux qui font la guerre à Dieu et à Son Envoyé et de ceux qui sèment le désordre sur la terre est qu'ils soient tués ou crucifiés, ou que leurs mains et leurs pieds opposés soient coupés, ou encore qu'ils soient expulsés du pays. Ce sera pour eux l'ignominie dans ce monde et un terrible châtiment dans la vie future. » (Sourate 5, verset 33)

Généralement, ceux qui veulent prouver que l'islam est une religion de haine citent aussi les deux versets suivants :

« Je vais jeter l'effroi dans les cœurs des mécréants; frappez-les au cou et frappez-les sur chaque phalange des doigts. » (Sourate 8, verset 12)

« À l'expiration des mois sacrés, tuez les polythéistes partout où vous les trouverez : capturez-les, assiégez-les et dressez-leur des embuscades. » (Sourate 9, verset 5)

Nous avons un problème de cohérence : dans le Coran, on trouve des versets qui commandent de laisser tranquilles les non-musulmans et on en trouve qui commandent de les combattre et même de les tuer. L'islam est-il une religion de paix ou une religion de guerre?

Le Coran nous offre lui-même une solution pour résoudre cette apparence de contradiction, grâce aux versets suivants :

« Nous n'abrogerons aucun verset ni n'en ferons effacer un seul de ta mémoire sans le remplacer par un autre, meilleur ou semblable. » (Sourate 2, verset 106)

« Lorsque Nous remplaçons un verset par un autre verset, et Dieu sait parfaitement ce qu'Il révèle, ils disent : "Tu n'es qu'un imposteur!" Non, mais la plupart d'entre eux ne savent rien. » (Sourate 16, verset 101)

Depuis les premiers siècles de la civilisation musulmane, ces deux versets sont le fondement de la règle d'abrogation. Comme l'explique Richard Bell, spécialiste des langues arabes à l'Université d'Édimbourg, dans son livre Introduction to the Qur'an, lorsqu'il y a deux versets qui se contredisent, le verset révélé plus tard a préséance sur le verset révélé plus tôt, selon l'ordre chronologique de la révélation établi par les savants de l'islam. C'est la règle d'abrogation qui explique que plusieurs musulmans ne boivent pas d'alcool : bien que le Coran autorise en plusieurs endroits sa consommation, le dernier passage révélé portant sur l'alcool interdit d'en boire.

En ce qui concerne nos versets violents, les Sourates 2, 8 et 9 sont des sourates de Médine là où Mahomet a passé la deuxième partie de sa carrière prophétique, après avoir quitté la Mecque. La sourate 9 est l'avant-dernière à avoir été révélée. Or, dans la sourate 110, la dernière sourate selon l'ordre chronologique, rien n'abroge le commandement de tuer les polythéistes et le commandement de combattre les mécréants : « Lorsque le triomphe de Dieu ainsi que la victoire arrivent; lorsque tu vois les gens entrer en masse dans la religion de Dieu, célèbre les louanges de ton Seigneur et implore Son pardon, car, en vérité, Il aime à pardonner au pécheur repentant. »

Si l'on suit la règle de l'abrogation comme le font (parfois sans le savoir) les musulmans qui ne boivent pas d'alcool, il faudrait conclure que le Coran ordonne aux musulmans de combattre les mécréants, ce qui donnerait raison à ceux qui pensent que l'islam est une religion intolérante et violente.

«Pour être équitable, on ne peut pas accepter qu'un musulman interprète le Coran comme il le veut et refuser ce même droit à un autre.»

Mais puisque la majorité des musulmans ne combattent pas les mécréants, cela veut dire que la majorité des musulmans ne suivent pas la règle d'abrogation, du moins lorsqu'elle conduit à justifier la violence. La majorité des musulmans font le choix d'être pacifiques et picorent les versets pacifiques du Coran pour nous prouver que l'islam est une religion de paix.

Cependant, ce fait heureux n'autorise personne à affirmer que l'islam des terroristes n'est pas le vrai islam. Les terroristes peuvent aussi picorer le Coran pour y trouver ce qui justifie leur violence et ils peuvent même invoquer la traditionnelle règle d'abrogation pour renforcer leur argumentation. La criminalité planétaire islamique se fonde sur une interprétation du Coran respectueuse du texte sacré.

Pour être équitable, on ne peut pas accepter qu'un musulman interprète le Coran comme il le veut et refuser ce même droit à un autre. Si on accepte que chacun puisse interpréter le Coran, l'islam de l'État islamique n'est pas moins islamique que l'islam des musulmans pacifiques. J'aime bien l'approche de Graeme Wood, elle consiste à ne pas se prononcer normativement sur ce qu'est l'islam en soi et simplement reconnaître que l'interprétation qu'en fait l'État islamique est cohérente avec ce qu'on considère comme certaines traditions de l'islam .

S'il faut éviter d'amalgamer tous les musulmans au terrorisme parce que chaque musulman peut donner le sens qu'il veut au Coran en ne comprenant au sens littéral que les versets pacifiques et ainsi être musulmans sans pour autant prôner la violence, cela veut dire aussi que l'interprétation du musulman terroriste, qui préfère prendre au sens littéral les versets violents, est aussi légitime. Lorsqu'on a une conception relativiste de la religion, on ne peut pas parler d'un vrai islam sans se contredire. Autrement dit, si on accepte que chacun ait droit à sa définition personnelle de l'islam, comme on accepte qu'un individu puisse donner un sens personnel aux symboles religieux, parler d'un vrai ou d'un faux islam n'a pas de sens. Il est donc absurde de dire, comme on l'entend après chaque carnage islamiste, que ce n'est pas là l'œuvre du vrai islam.

Note : Les citations du Coran sont tirées de la traduction de Hachemi Hafiane, Le Saint Coran et la traduction du sens de ses versets en claire langue française, Paris, Presses du Châtelet, 2010. Cette traduction est préfacée par Hocine Raïs, professeur de civilisation et de théologie musulmane à l'Institut al-Ghazali de la Grande Mosquée de Paris.

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