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Ce que les véganes devraient boycotter

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Certaines personnes prônent de façon insistante l'idée que consommer est un acte moral, une façon de rendre le monde meilleur, un passage à la caisse à la fois. Ces prédicateurs parfaitement intégrés à la société de consommation tentent de développer notre sens moral dans un contexte de consommation, afin de moraliser le commerce. Les véganes, à coup d'images d'animaux suppliciés, espèrent susciter de l'empathie pour les bêtes qui finissent dans nos assiettes avant d'être amoureusement caressées par l'intérieur de nos corps. Ont-ils des chances de convaincre la majorité des humains? Pour répondre à cette question, il faut d'abord réfléchir à la constitution de notre sens moral.

Pour le philosophe écossais David Hume (1711-1776), deux facteurs fondamentaux expliquent l'émergence du sens moral : la sympathie et la bienveillance. Ce qu'Hume appelle sympathie est un mécanisme mental naturel, propre aux humains, qui mobilise l'imagination et qui consiste à «ressentir ce que les autres ressentent». La bienveillance est fondamentalement un souci du bien-être d'autrui. C'est une vertu naturelle et presque universellement partagée par les êtres humains. C'est le sentiment de bienveillance qui justifie l'action morale, qui nous donne la motivation de vouloir bien agir.

Il est impossible, pour une créature telle que l'homme, d'être totalement indifférente au bien-être ou au mal-être de ses congénères et de ne pas déclarer [...] que ce qui favorise le bonheur de ses semblables est bien, et ce qui tend à leur malheur, mal, sans plus de considération. » (David HUME, Enquête sur les principes de la morale)

Pourquoi devrais-je agir moralement? Parce que c'est ce que ma bienveillance m'incite à faire. Pour Hume, la morale n'a aucune autre justification et bien qu'elle ne soit pas sans poser de difficultés, je n'ai pas encore vu un autre philosophe en proposer une meilleure.

Cependant, Hume note que l'observation ne révèle pas la présence d'un sentiment naturel d'amour de l'humanité. Le sentiment de bienveillance peut certes s'étendre potentiellement à l'ensemble des individus et des groupes humains, mais sa portée est naturellement limitée à une sphère de proximité. Éprouver de la bienveillance pour l'humanité tout entière est inhumain et en éprouver pour tout le règne animal l'est évidemment encore plus. Seul Jésus est capable d'un si grand amour, car c'est le Fils de Dieu.

La générosité des hommes est très limitée et [...] elle s'étend rarement au-delà de leur famille et de leurs amis ou, tout au plus, au-delà de leur pays natal. Ainsi familiarisés avec la nature de l'homme, nous n'attendons pas de lui des choses impossibles [...]. (David HUME, Traité de la nature humaine)

D'après la théorie d'Hume, un être humain normalement constitué devrait ressentir plus de bienveillance envers les êtres humains qu'envers les animaux. S'il est impossible d'exiger à un homme d'éprouver de la bienveillance pour l'humanité tout entière, il est impossible d'exiger d'éprouver de la bienveillance envers tous les animaux, comme semblent l'exiger certaines versions du véganisme.

Plus qu'un régime alimentaire, le véganisme est un mode de vie. D'après le militant végane Martin Gibert, une personne adepte de ce mode de vie ne mange pas de viande, et aucun produit d'origine animale : pas de poisson, pas de lait, pas d'œufs. Elle refuse de porter de la fourrure ou du cuir et n'utilise pas de cosmétiques testés sur des animaux.

S'il faut s'abstenir d'acheter des cosmétiques testés sur les animaux parce qu'«il ne faut pas faire souffrir les animaux sans nécessité », il faut également, pour être cohérent s'abstenir d'acheter un téléphone intelligent à écran tactile.

En effet, la production d'un appareil à écran tactile cause beaucoup de souffrance animale, car - tenez-vous bien - les êtres humains sont des animaux! Et la production des appareils à écran tactile cause beaucoup de souffrance aux êtres humains.

Les écrans tactiles des téléphones intelligents sont fabriqués avec du coltan. Aussi appelé «colombo-tantalite», le coltan est un minerai qui associe deux métaux : le colombium, ou niobium, et le tantale. L'exploitation de ce minerai se fait souvent des zones de conflits où il faut payer des rentes aux milices rebelles pour avoir accès aux gisements. Les populations locales ont souvent été forcées de travailler dans des conditions plus que condamnables, sans parler des dommages causés à l'environnement . Depuis quelques années, certains industriels font des efforts pour développer une «éthique minérale», mais cela semble bien insuffisant.

De plus, les téléphones intelligents sont généralement fabriqués à la chaîne dans des conditions de travail proche de l'esclavage. Dans les usines chinoises de Foxcon, là où sont fabriqués les produits Apple, la misère des travailleurs et des travailleuses est telle que des filets anti-suicide ont été installés aux fenêtres.

Il n'est pas nécessaire de posséder un appareil à écran tactile. Par conséquent, s'il est vrai qu'il ne faut pas faire souffrir sans nécessité les êtres sensibles (c'est bien évidemment un jugement normatif très discutable), alors il faut s'abstenir d'acheter un téléphone intelligent.

Bien sûr, on n'achète pas un appareil technologique à écran tactile aussi souvent que du lait ou des œufs. Règle générale, on n'achète pas un article fait en cuir plus souvent qu'un téléphone. Donc une personne qui refuse de porter du cuir devrait, à moins de préférer le bonheur des animaux à celui des humains, s'abstenir d'acheter un appareil à écran tactile.

Cependant, mes amis véganes n'hésitent pas à s'acheter à appareil à écran tactile pour ensuite jeter l'anathème sur ceux qui s'achètent un manteau Canada Goose pour se protéger du froid l'hiver ou des harnais de cuir chez Priape pour participer à une soirée fétichiste. À mon avis, et ce n'est qu'hypothétique, trois causes peuvent expliquer cette détestable attitude :

  1. L'ignorance du fait que les appareils à écran tactile sont des produits dégoulinants de souffrance humaine.
  2. L'incohérence, car ils se portent à la défense des animaux, alors que leurs sentiments de bienveillance les incitent à boycotter avant tout les produits dont la fabrication cause des souffrances aux êtres humains.
  3. Le fait de préférer les oies aux humains.

La lecture du présent texte devrait permettre d'éliminer la première hypothèse.

Un calcul égoïste coût/bénéfice du genre « La jouissance que procure la possession d'un iPhone est plus grande que la culpabilité ressentie considérant le fait des enfants ont souffert pour le produire » explique la deuxième hypothèse.

En ce qui concerne ceux qui préfèrent les animaux aux humains, Hume dirait que leur sens moral est certes défectueux, et que leur véganisme est de très mauvais goût, voire inhumain.

Boycotter les produits dont la fabrication implique le travail d'enfants esclaves avec la même agressivité déployée pour défendre les animaux aiderait à dissiper le préjugé selon lequel les véganes sont misanthropes.

Références

David HUME, Traité de la nature humaine, commenté par François DOYON et Yves-André BERGERON, Tout est dans tout, 2015.

Philippe LE BILLON et Christian HOCQUARD « Filières industrielles et conflits armés: le cas du tantale dans la région des Grands Lacs », Écologie & politique 1/2007 (N° 34), p. 83-92.