LES BLOGUES

Athènes: origine de notre démocratie?

La démocratie grecque permettait à tous les citoyens de débattre, de décider, de juger.

07/11/2017 09:00 EST
Poike via Getty Images
Aux yeux de Socrate, il n'y a pas de distinction entre la population et les législateurs, on ne peut pas désobéir à la population sans désobéir aux lois de la cité, sans ruiner sa constitution

On entend souvent dire que la démocratie athénienne est l'ancêtre de la démocratie moderne. Pour l'historien de l'antiquité Paul Veyne, la démocratie de l'Athènes antique n'a que de commun avec la nôtre que le nom.

Dans L'empire gréco-romain (Seuil, 2005), Veyne explique qu'une démocratie antique commençait par se demander qui elle allait prendre ou refuser pour bâtir une cité. Elle ne prenait évidemment pas les esclaves et seule Athènes est allée jusqu'à accorder la citoyenneté aux pauvres. La démocratie moderne est très différente : elle prend toute la population qui couvre un territoire, y travaille et y vit et transforme cette population en nation. La démocratie moderne accepte tout le monde, elle n'effectue pas de tri parmi les humains qui vivent sur son territoire. Veyne écrit : « les Modernes partent d'une population dont l'homme politique prend la responsabilité et ils se demandent comment organiser ces hommes en citoyens ; les Grecs se demandent qui sera seulement titularisé citoyen et la responsabilité qu'ils prennent est de faire une cité bien composée. »

La démocratie grecque permettait à tous les citoyens de débattre, de décider, de juger.

La démocratie grecque permettait à tous les citoyens de débattre, de décider, de juger. Tous les citoyens participaient directement à la prise de décision. Par contre, aucun citoyen n'avait de droits individuels, et aucune liberté de conscience en matière de religion n'existait. Au cours du procès de Socrate, personne ne s'est demandé si Socrate avait le droit d'être athée, on ne cherche qu'à savoir si Socrate était athée ou non. Il est à noter que dans les Lois, Platon, le plus célèbre disciple de Socrate, écrit qu'il faut condamner à mort les athées.

La sociologie des cités-États ressemblait moins à celle d'un pays moderne qu'à celle d'un parti politique militant. Dans une démocratie antique, gouvernés et pouvoirs publics se distinguent mal, car tout le monde fait partie du gouvernement. « Les magistrats, dit Veyne, n'étaient que des militants comme les autres ». Tout bon citoyen d'une démocratie antique paraîtrait à nos yeux modernes comme un politicien de vocation. C'est comme si la Cité antique considérait que ses citoyens l'ont choisie pour la servir comme nos soldats modernes servent leur pays.

L'Antiquité pensait la politique en matière de militantisme. « Obéir à la Loi, précise Veyne, voulait dire se dévouer avec zèle à la volonté du groupe. » Et « ce qu'on appelait la "Loi" était bien davantage que ce que nous désignons par ce mot : la Loi était les lois, les coutumes non écrites, les décisions politiques, les ordres des responsables et, plus généralement, la volonté collective ».

Aux yeux de Socrate, il n'y a pas de distinction entre la population et les législateurs, on ne peut pas désobéir à la population sans désobéir aux lois de la cité, sans ruiner sa constitution

Ce qui nous permet de mieux comprendre le refus de Socrate de s'évader de sa prison. Aux yeux de Socrate, il n'y a pas de distinction entre la population et les législateurs, on ne peut pas désobéir à la population sans désobéir aux lois de la cité, sans ruiner sa constitution. Socrate est à la fois sujet et souverain. Selon Veyne, « c'est comme souverain qu'il se laisse mettre à mort : il ne va pas donner le mauvais exemple et scier la branche sur laquelle est assis tout membre du corps civique souverain. »

Le citoyen antique Socrate est le militant d'une sorte de parti ; il est comme un militant communiste qui aurait osé critiquer Staline, et qui se laisse condamner à mort pour trahison sans protester parce qu'il ne veut pas ruiner l'avenir du parti communiste dont il se sent sans doute plus copropriétaire que dépendant et victime. Comme l'écrit Jean-François Dortier, « La position inflexible de Socrate face à une justice qui ne l'aurait pas poursuivie s'il s'était évadé évoque donc celle du fondamentaliste ou du martyr refusant tout compromis avec une loi jugée sacrée. »

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost