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«Heureux naufrage», ou le christianisme domestiqué

21/09/2014 09:31 EDT | Actualisé 21/11/2014 05:12 EST

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Image: Courtoisie de CNS

Le 12 septembre dernier avait lieu la première du documentaire Heureux Naufrage du réalisateur Guillaume Tremblay sur la quête spirituelle au Québec. Employant la célèbre formule de Gilles Lipovetsky, ce film montre bien le désarroi de plusieurs personnalités devant l'absence de sens de notre « ère du vide ». En effet, le rejet de la religion catholique au Québec est désormais un chapitre incontournable de son histoire. Aujourd'hui, l'espace qu'occupait l'Église dans la structure de la société a été remplacé par l'État. Mais ce dernier a toujours du mal à jouer le rôle de guide spirituel qu'il essaye toujours d'incarner tant bien que mal.

De fait, la religion culturelle et la réduction de la personne à un homo festibus (Muret) sont aujourd'hui en crise; d'où la légitimité du film du jeune réalisateur saguenéen. Ce film, magnifiquement réalisé, montre bien comment la quête métaphysique des sociétés sécularisées, où le Québec tient lieu de paradigme, ne parvient pas à se libérer des vieilles catégories qui ont elles-mêmes porté ces mêmes sociétés à rejeter l'Institution ecclésiale. Bref, le film manque sa cible puisque les interventions qui le constituent portent en elles les racines du problème. D'un côté, on présente l'agnosticisme comme lieu éventuel d'une réconciliation avec le spirituel et, de l'autre, on présente comme une réelle quête de sens ce qui est en fait une impulsion moralisante mal orientée.

Le documentaire se divise en deux parties dont la première pose, à juste titre, le problème du vide existentiel causé par l'abandon de la religion comme un malaise grave et fondamental pour notre société. Il est évident que l'attrait maladif de nos contemporains pour la consommation à outrance (Frédéric Lenoir) et ses conséquences désastreuses, dont la marchandisation de l'homme est le meilleur exemple, sont dues à cet espace laissé vacant par la spiritualité. L'homme étant un être par nature spirituel, cette fermeture à la transcendance ne peut que l'attrister. Devant le mal, on peut chercher un remède ou un anesthésiant. Le film est donc orienté sur ce trouble de la conscience des sociétés post chrétiennes et tente d'ouvrir la porte à une éventuelle réconciliation.

Malheureusement, les interventions du film privilégient la voie de l'agnosticisme. De fait, l'une des constantes de ce documentaire est que ce postulat philosophique est présenté comme une terre d'accueil au problème du manque spirituel. En ce sens, l'agnosticisme semble être la solution puisqu'il permettrait, à la fois, de s'ouvrir à la transcendance mais sans être « contaminé » par les systèmes de croyances préétablis comme le catholicisme. Ce qui est problématique avec cette posture c'est qu'elle crée l'illusion de régler un problème qu'elle a elle-même créé. Affirmer l'impossibilité de connaître avec certitude les réponses aux questions fondamentales, telle que la vie après la mort, revient à affirmer son absurdité de l'existence. À quoi servirait-il à cette vie d'avoir un sens si nous ne sommes pas en mesure de le connaître avec certitude ! L'agnosticisme nous ramène au point de départ en manquant à sa promesse de pouvoir donner un sens à notre vie. Ainsi, le film, bien que touchant le cœur de ce problème humain qu'est le vide existentiel, n'en parle que pour mieux y replonger.

La deuxième orientation maladroite du film repose sur la perpétuation formelle de ce que l'on pourrait appeler l'erreur janséniste d'un certain catholicisme des années 1860-1950. À cette époque, une part importante de la société québécoise avait progressivement perdu ses liens avec le véritable christianisme. En effet, la religion du salut fondée sur la Grâce laissée par l'Incarnation de la 2e Personne de la Trinité aux hommes par Amour malgré leur état déchu s'était peu à peu effacée devant l'idéologie politique de la « cité catholique », véritable sécularisation de l'eschatologie chrétienne. Cette « utopie catholique » usant la force de l'organisation institutionnelle pour le juste dessein des œuvres charitables, allait réglementer les faits et gestes de la population, instituant ainsi en dogmes ce qui relevait du régime prudentiel.

C'est ainsi que la foi catholique s'est transformée en formalisme moral, en une sorte de « charia catholique ». Cette réduction de la religion à sa dimension morale et légale, illégitime à mon sens, n'allait être abandonnée qu'en apparence par la Révolution tranquille. Le film Heureux naufrage montre bien que le moralisme est toujours aussi présent aujourd'hui, bien que sous une forme différente. Dans la deuxième partie du film, les intervenants perçoivent toujours le christianisme comme un ensemble de « valeurs » qui, selon eux, ne devraient pas être abandonnées, du moins sous leurs formes sécularisées. Leurs commentaires s'approchent en cela de l'unitarisme chrétien :

«Une tentative pour maintenir la figure centrale de Jésus tout en abandonnant les principales doctrines sotériologiques du christianisme historique. [...] Il correspond en réalité à notre accession à des principes rationnels de conduite juridiques et éthiques, et au fait que nous devenons capables d'agir conformément à ces principes.» - Charles Taylor, L'âge séculier, Montréal, Ed. Boréal, p. 516.

Réduire l'Incarnation à la divulgation d'un « Message » (Maisonneuve), d'un vague code de conduite malléable à l'infini des subjectivités est, en soi, réduire le christianisme à une morale. Ainsi, malgré tout l'effort pour rejeter le moralisme de l'Église des années 1950, cette génération continuent d'en être formellement les propagateurs. Par exemple, l'accent mis sur la lutte contre le néo libéralisme (Émond) et l'appel aux « valeurs humanistes» par le biais de la quête spirituelle montre que ce qui est avant tout chercher dans la religion est une éthique. Or, la morale ne peut se fonder sur elle-même : pourquoi donc en rester à cette superficialité ? Les baby-boomers ont eu raison de rejeter ces prescriptions dites catholiques qui n'étaient qu'un formalisme stérile. Mais ils l'ont fait au nom de principes moraux et non en vue d'une réelle alternative ! Ils ont donc, sans le savoir, perpétué ce qu'ils désiraient rejeter.

Le documentaire Heureux Naufrage aurait gagné en originalité s'il avait voulu montrer comment d'autres avenues sont possibles. Comment l'agnosticisme et le moralisme ne sont pas les uniques alternatives à la crise de sens. Je le recommande comme point de départ d'une réflexion qui doit se rendre beaucoup plus loin.

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