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Mommy, est-ce que ça se peut ?

08/11/2014 08:49 EST | Actualisé 08/01/2015 05:12 EST

J'ai vu Mommy et j'ai beaucoup aimé. Comme bien d'autres d'ailleurs, en cela je ne suis pas trop originale. J'étais une inconditionnelle de Xavier Dolan qui m'avait gagnée dès son premier film (J'ai tué ma mère). J'ai vu et apprécié tous ses autres films, mais chaque fois je comprenais qu'il était probablement plus « connaisseur » que moi sur son thème récurrent, évoquant différentes orientations sexuelles. Le thème abordé dans Mommy m'était plus familier parce que je suis spécialiste du TDAH. Le réalisme avec lequel Xavier Dolan traite son sujet me confirme son talent. Il a su rendre avec beaucoup de fidélité le vécu de plusieurs de mes patients et de leurs parents.

Pourtant, il reste bien du chemin à faire pour connaître et reconnaître ce trouble neurologique héréditaire qui remonte à on ne sait quand. (Peut-être les premiers explorateurs qui arrivèrent en Amérique étaient-ils TDAH et c'est pour cela qu'ils sont plus nombreux chez nous que chez nos voisins Européens). Si le TDA/H continue d'être méconnu au Québec, il s'agit d'un sujet encore moins connu en France. J'en ai pour preuve la réaction d'un de mes collègues français de longue date, un inconditionnel du cinéma québécois qui voyait dès son apparition en France le dernier film de Xavier Dolan. Après le visionnement, voici les échanges de courriels que deux professionnels du domaine ont échangés:

Salut Francine, j'espère que tu as pu rentrer sans encombre chez toi. On vient de voir Mommy : quel film et quels acteurs ! Il y a tout, et en plus il a fait le montage et les sous-titrages en français et anglais. Ce jeune est vraiment un génie! Merci le Québec! Me sont venues quelques questions que je te soumets: certes on peut penser que le jeune héros (moins de 16 ans) - à ce qu'on voit et aux dires de sa mère - aurait un cocktail (détonnant !) de TDAH et de problèmes psy. Mais, à tes yeux, qu'est-ce qui te semble le plus prégnant : le TDAH ou les troubles psychologiques et comportementaux? Les explications neurologiques ou environnementales? Pour l'aider: des outils comme le tien ou ce qu'on voit?

Bien qu'il soit à peu près dans le même domaine que moi en France, il s'adressait davantage à la spécialiste que je suis plutôt qu'à l'amie. Mais avouons-le, il y a en France un sacré décalage avec notre conception nord-américaine du TDAH, et c'est pour cela que mon dernier livre sur le sujet paru en France a eu tant de succès auprès des parents et des enseignants qui sont aux prises avec un enfant TDAH souvent difficile à gérer.

Je lui ai donc répondu qu'« à mon avis c'est d'abord un TDAH carabiné combiné avec les problèmes d'encadrement familial, probablement dus au TDAH de la mère elle-même et, bien sûr, les problèmes psy en 3e lieu ». Ça ne l'a pas satisfait. Il m'a réécrit : « eh bien je pense que les problèmes psy et familiaux (justement à cause - entre autres évidemment - de la mère et de l'"absence" du père) sont prédominants et que le TDAH, même massif, est secondaire. J'en veux pour preuve la fin ».

J'ai donc insisté pour dire que « c'est à cause du TDAH de la mère que l'encadrement familial est pauvre. Bien sûr il y a aussi l'absence du père, je te le concède. Pour moi (et c'est sans doute la différence entre la perspective française et la perspective québécoise vis-à-vis cette pathologie), le TDAH domine la scène ».

Non satisfait de ma réponse, il en rajoute : « Francine, je sais bien que le TDAH peut être génétiquement transmis, mais je te fais remarquer que si le comportement du jeune est surtout dû à "celui de sa mère" (la conduite effective de la mère vis à vis de son fils depuis sa naissance) c'est la transmission (l'histoire) familiale avec toutes ses conséquences psychologiques qui est la plus corrosive pour ce garçon. On est donc d'accord. »

Pas tout à fait. J'ai dû ajouter : « C'est vraiment une question de la poule ou de l'œuf. Tu as raison pour la conduite de la mère depuis la naissance de l'enfant, mais cette conduite-là est aussi liée au TDAH de la mère, tout comme les yeux bleus..., c'est donc la faute de la grand-mère alors! ».

« Oui mais j'insiste », a réécrit mon collègue. « À mon avis, ce sont les relations effectives entre cette mère et ce fils (tous deux TDAH) depuis la naissance qui expliquent des situations aussi explosives (sans remonter à la grand-mère). Tous les jeunes TDAH ayant une mère TDAH ne sont pas, ne vivent pas et ne finissent pas comme ce qu'on voit dans le film. Sa fin ne peut s'expliquer par le TDAH des deux personnages ».

Sans tout à fait abdiquer, j'ai conclu : « Ok je te le concède pour expliquer le fait que les situations soient explosives, mais s'il n'y avait pas eu le TDAH au départ, donc primaire, donc l'œuf plutôt que la poule, le seul décès du père n'aurait pas eu nécessairement cet impact-là ».

On peut donc voir que le TDAH est très complexe et que si les spécialistes ne s'entendent pas pour expliquer les causes des manifestations comportementales des enfants TDAH, comment les parents qui en ont la charge peuvent-ils s'y retrouver? On a donc besoin de poursuivre la recherche et de continuer à essayer de trouver des solutions pour intervenir auprès de ces enfants et de leurs parents.

Mais pour en revenir au film de Xavier Dolan, vu par une spécialiste... c'est vraiment un film de génie puisque, même des personnages aussi fictifs que Steve et Diane dans Mommy peuvent susciter des débats cliniques et nous obligent à nous repositionner sur nos perspectives face à la santé mentale.

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