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L'agonie de Stéfany

05/11/2014 10:49 EST | Actualisé 05/01/2015 05:12 EST

Retournons en mars 2013, dans un petit bureau d'un grand hôpital de Montréal. Mon amie a reçu un diagnostic désastreux de cancer virulent. Cette journée-là, sa vie a complètement basculé. Elle a eu droit à une opération pour retirer la tumeur et à quatre sortes de chimiothérapie et mon amie a accepté tous les traitements possibles et disponibles, parce qu'elle n'avait qu'un seul but : guérir pour reprendre sa vie où elle l'avait mise sur pause. Malheureusement, le cancer a décidé de ravager effrontément son corps. Il a fallu se rendre à l'évidence: la chimiothérapie ne fonctionnait pas.

La solution suivante était donc les traitements expérimentaux.

- Oui, d'accord. Quels traitements sont disponibles?

- Tu dois faire tes recherches toi-même, Stéfany. Nous ne pouvons pas t'aider davantage.

- ... PARDON? Je ne comprends pas! Je ne suis pas médecin! C'est vous mon médecin, c'est vous le spécialiste!

- Désolé, mais on ne peut rien faire de plus. Fais tes recherches, et si tu trouves un traitement, reviens nous voir pour que nous puissions valider qu'il est approprié à ton état.

C'était il y a à peine deux semaines. Mon amie est retournée chez elle complètement démolie. Elle venait d'être complètement abandonnée par le système de santé québécois. Mon amie voulait vivre, et des recherches et des appels, elle en a fait avec son amoureux. Mais c'était comme chercher une épingle dans une botte de foin, surtout quand tu sais que tu es à minuit moins une parce que le cancer te mange de l'intérieur.

Mon amie était très fâchée, elle a développé une rage contre le système de santé, contre la société, contre la vie, et même contre sa famille et nous ses amis. La semaine dernière, son état s'est dégradé à la vitesse de l'éclair alors que personne ne l'avait préparée à l'éventualité des soins palliatifs ni aux traitements de confort ni aux différents effets secondaires de la progression de sa maladie.

Jeudi dernier, grâce à la générosité d'un grand oncologue qui pratique dans un autre hôpital de Montréal et à qui j'ai demandé d'intervenir, Stéphany a pu être évaluée. Évidemment, il était déjà trop tard, le cancer avait encore progressé, ses jours étaient comptés.

Dimanche, je suis allée à l'hôpital lui rendre visite. Elle était à quatre pattes dans son lit parce que ses douleurs étaient trop fortes. Elle partageait une petite chambre avec un autre patient, avec pour toute intimité un rideau. Durant la seule journée de dimanche, les préposés l'ont transféré d'endroit à deux reprises, car ils avaient besoin des lits pour diverses raisons. Mon amie ne pouvait se déplacer sans ressentir une douleur atroce, le simple fait de la toucher lui était carrément insupportable. Mon amie était fâchée, ses yeux étaient remplis de rage et d'incompréhension.

- Francine, je ne peux pas mourir de cette façon! Je ne veux pas mourir à 25 ans dans des conditions qu'on refuserait à un animal!

- Tu as raison, ma belle. J'ai honte en ce moment d'assister à ton agonie dans une totale impuissance!

Dimanche soir, la douleur de Stéfany a pu être un peu contrôlée, mais son amoureux n'a pu avoir la permission de rester près d'elle en raison des règlements internes. À 3 heures dans la nuit, elle a trouvé la force de texter son amoureux: Alex, je vais mourir, je le sens...

Alex qui dormait n'a lu le message que tôt lundi matin. Il s'est précipité au chevet de sa douce, mais Stéfany ne l'a pas vu, et il n'a pas pu lui parler, parce qu'elle avait été transférée aux soins intensifs où elle est décédée à 11h10 dans une petite salle séparée par un rideau...

Mourir dans la dignité, profiter de soins palliatifs adéquats, bénéficier de l'aide médicale à mourir... Tout cela est de la pure bullshit! Ici au Québec, la dignité n'existe pas! Les patients sont des numéros! Stéfany est morte de façon honteuse, dans la souffrance, la solitude et la rage.

Dans cet hôpital, les médecins et le personnel soignant ont fait ce qu'ils ont pu avec ce qu'ils avaient... mais comme ils n'ont pas une maudite cenne pour travailler, comme ils doivent subir toutes les coupures possibles et inimaginables, est arrivé ce qui devait arriver : mon amie est morte comme une bête sauvage à l'agonie.

Je regrette de ne pas l'avoir sortie dehors dimanche après-midi, de ne pas l'avoir exposée au public pour susciter la curiosité des médias et l'intérêt des dirigeants politiques. Habituellement, lorsque l'on retrouve un chien maltraité sur le bord d'une route, on obtient vite la sympathie de tout le monde!

Stéfany n'avait que 25 ans! Et le pire dans tout cela, c'est qu'elle n'est pas un cas isolé. Dignité, soins palliatifs, respect? Vous me faites hurler!

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