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En Égypte: d'un pharaon à l'autre

04/04/2017 09:31 EDT | Actualisé 04/04/2017 09:31 EDT

De ce temps-ci, toute l'actualité internationale, ou presque, tourne autour de Washington et de Donald Trump. Ainsi, la nouvelle que l'ancien président égyptien Hosni Moubarak avait été acquitté des accusations d'incitation aux meurtres de 850 personnes, lors des manifestations du printemps arabe de 2011, puis libéré, est largement passée sous les radars médiatiques. Moubarak avait été d'abord condamné à vie en 2012 pour cette accusation, puis blanchi en 2014. Le 2 mars dernier, la Cour de cassation a confirmé cet acquittement.

Ce résultat n'est pas tout à fait surprenant quand on connaît les liens entre le président actuel al- Sissi et l'ancien président, tous les deux d'anciens militaires. Al-Sissi avait d'ailleurs été son ministre de la défense. Sans doute que cette relation de frères d'armes et des juges «souples» auront permis ce dénouement, afin de tourner définitivement la page du printemps arabe.

La justice égyptienne a cependant ordonné la réouverture d'une enquête pour corruption contre lui. Sa femme, leurs deux fils et leurs belles-filles auraient reçu des cadeaux du quotidien gouvernemental Al-Ahram d'une valeur d'environ un million de dollars US. En janvier 2016, la cour d'appel égyptienne avait confirmé une peine de trois ans de prison pour l'ancien président et ses deux fils, Alaa et Gamal, dans une autre affaire de corruption, en plus de les condamner ensemble à payer une lourde amende. Dans ce dossier, l'ancien président a purgé sa peine et ses deux fils ont été remis en liberté.

La population égyptienne a sans doute d'autres chats à fouetter que le sort de Moubarak qui, une fois renversé, avait été remplacé à la suite des élections jugées beaucoup plus démocratiques que les précédentes, par Mohamed Morsi, des Frères musulmans. Régime à son tort remplacé, dans le sang, par l'armée.

Il n'est pas surprenant que certains en Égypte soient quelque peu nostalgiques de la période Moubarak.

Il n'est pas surprenant que certains en Égypte soient quelque peu nostalgiques de la période Moubarak. En effet, la répression contre les opposants y est plus sévère maintenant qu'à son époque et la situation économique plus difficile pour une grande majorité de la population. En effet, l'émergence d'une branche locale du groupe État islamique multipliant ses attentats dans le Sinaï ou dans la capitale a fait fuir les touristes. Comme il s'agit d'une source majeure de devises étrangères, on peut imaginer que le petit peuple et les propriétaires d'infrastructures hôtelières en arrachent.

Ayant été en poste au Caire, au début des années 1980, puis des années 2000, je peux témoigner qu'il s'agissait d'une période qui a profité, malgré tout, à l'Égypte. L'économie progressait et il y régnait la stabilité si chère aux Égyptiens depuis des temps immémoriaux. Évidemment, rien n'était parfait, loin de là. Cela était rendu possible par un contrôle des médias, l'omniprésence des organes de sécurité de l'État et d'une répression étendue des droits de la personne. Quelques attentats terroristes avaient aussi lieu.

La révolte de janvier 2011 a bien révélé qu'une grande partie de la population, notamment les jeunes du Caire, en avait assez du régime et de sa corruption. Trente ans de pouvoir, c'est long. Malheureusement, le vent de liberté de la Place Al Tahrir n' a pas fait long feu et l'armée a repris le pouvoir. Mais imaginez. Au temps de Moubarak les Frères musulmans avaient des sièges au Parlement. Le Parti National Démocratique, du président, détenait la majorité et c'est ce dernier qui décidait d'à peu près tout, mais il y avait des débats.

Ce n'était sûrement pas une démocratie, mais disons une dictature molle. Les manchettes des journaux et du bulletin de nouvelles télévisées débutaient toujours par une déclaration du président ou d'un reportage sur l'inauguration par celui-ci d'un site industriel ou d' une visite remplie de succès. Tout était centré sur la personnalité du leader, mais à un moindre degré de ce que j'ai vu sous les Assad en Syrie.

Les revenus du tourisme et du canal de Suez permettaient de subventionner les produits alimentaires de base, l'essence et donnaient des emplois pour la grande majorité de la population. Un Égyptien bien nourri se tient coi. Une certaine vie artistique et critique d'opposition était tolérée, pourvu qu'elle ne visât pas directement le chef de l'État.

Quand la pression devenait trop forte et que certains corrompus se faisaient trop voyant, le gouvernement s'arrangeait pour les lancer en pâture au public, puis en prison. Je me rappelle, par exemple, le cas d'un concessionnaire automobile trop vorace dont les exploits dans la chambre à coucher avec sa maitresse se sont retrouvés sur une bande vidéo largement diffusée. Il s'est fait accusé de corruption puis disparu des écrans des ventes automobiles de luxe du Caire.

Moubarak était aussi devenu un incontournable pour les dirigeants internationaux. Tous les jours, ou presque, il recevait des dirigeants occidentaux ou du Moyen-Orient. Ses relations avec les dirigeants israéliens lui étaient aussi utiles. Il était une espèce de vieux sage que tout le monde consultait. Pas sûr qu'il avait toujours grand-chose de neuf à dire, mais bon. On voulait être vu avec lui. Sa rengaine était que si ce n'était pas lui au pouvoir ce seraient les «barbus».

Le président al-Sissi, nouveau pharaon, fait lui aussi tourner le pouvoir autour de sa personne. Il sera à Washington dans les prochains jours pour y rencontrer un autre égocentrique, le président Trump. Les échanges promettent d'être révélateurs. Les Égyptiens quémanderont davantage d'aide militaire en se présentant comme l'ennemi du terrorisme tout en étant en paix avec Israël.

Son hôte répondra avec bienveillance aux attentes du visiteur, sauf en ce qui concerne le dossier palestinien probablement. Il ne soulèvera pas le piètre record sur le plan des droits de la personne. On rapportait récemment que Le Caire faisait pression pour que le mouvement des Frères musulmans soit mis sur la liste américaine des groupes terroristes, peut-être l'obtiendra-t-il.

De fait, l'histoire se répète. Les États-Unis font la même erreur avec al-Sissi qu'en soutenant Moubarak. Préférant un dictateur au défi démocratique. Mais l'Égypte ne joue plus un rôle de leader du monde arabe comme avant. Les intérêts américains semblent se tourner davantage vers les monarchies du Golfe, dans la vision anti-iranienne de l'administration américaine.

Le printemps arabe est mort et enterré en Égypte pour l'instant...

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