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Le Néron de Damas

15/01/2017 08:56 EST | Actualisé 15/01/2017 08:56 EST

Le président syrien Bachar al-Assad et ses alliés russes, iraniens et le Hezbollah décrivent la chute d'Alep et l'adoption d'un cessez-le-feu comme des étapes cruciales permettant le retour à la paix en Syrie. Des négociations sont annoncées au Kazakhstan avec des représentants de la rébellion. Il est sans doute trop tôt pour savoir si ce scénario se concrétisera.

En effet, il reste encore de grandes parties du territoire qui n'ont pas été reprises et jusqu'à maintenant les autres pauses dans les combats n'ont pas duré. Le groupe État islamique et d'autres djihadistes ne font pas partie de cette équation et on peut prévoir qu'ils continueront de jouer les trouble-fête. L'entrée de la Turquie dans une étrange alliance avec la Russie et l'Iran, sans doute pour contrer les visées territoriales kurdes à la frontière nord de la Syrie, prolongera le conflit dans cette région.

Ces développements confortent néanmoins Bachar al-Assad dans sa position présidentielle. Il a même effectué récemment une campagne de relations publiques auprès de la presse française pour redorer son blason, se décrivant comme le sauveur de la nation face au péril terroriste. Il y a quelques semaines, on le voyait parcourant des champs de ruines, le sourire aux lèvres, dans des extraits de médias syriens. À Noël, accompagné de sa femme, il était tout attendri dans un orphelinat de Damas.

Tel Néron regardant brûler Rome, le dictateur syrien pavoise après plus de 400 000 morts, hommes, femmes et enfants, des millions de réfugiés, des villes détruites, sa population gazée, et une économie en lambeaux. Il annonce des projets de reconstruction à Alep. Le Fonds monétaire international évalue à 180 milliards de dollars le coût pour rebâtir les infrastructures du pays. L'ONU est déjà sur place et sera sans doute mise à profit au plan humanitaire, mais l'argent pour la reconstruction et le retour des réfugiés devra venir de la communauté internationale.

On peut sérieusement se demander qui les financera. La Russie? L'Iran? La Turquie? Ces trois pays ont leurs propres problèmes économiques. À moins d'un retournement de situation, ce ne sont pas les pays du Golfe qui viendront à la rescousse de celui qu'ils ont essayé d'abattre. Peut-être que le président Trump sera convaincu par son nouvel allié Poutine de construire un de ses hôtels sur les gravats d'Alep?

Ce drame qui dure depuis près de six ans aurait pu en être tout autrement. Au début du printemps arabe syrien, alors que les opposants au régime multipliaient les manifestations pacifiques, al-Assad n'avait pas vraiment cherché à négocier. Lui et son entourage avaient conclu que la moindre concession signifierait à tort ou à raison le début de leur fin, à l'instar de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Égypte. Il a rapidement utilisé la répression la plus violente pour essayer de casser la révolte, poussant le mouvement vers la résistance armée, faute d'alternative. Sans l'aide de Moscou, Téhéran et du Hezbollah, le régime ne serait sans doute plus là.

Car il faut bien comprendre que c'est une mafia surtout alaouite, minorité religieuse, qui tient les rênes de la Syrie. Notamment pour profiter des revenus de la corruption, avec l'appui complice de membres d'autres communautés. Cette situation perdure depuis des décennies. Tout ce beau monde a dû s'enrichir de tous les trafics découlant d'une économie de guerre pour se remplir les poches depuis 2011. Les sinistres «mukhabarat» (services de renseignement) et l'armée terrorisant les régions sous contrôle de l'État, remplissant les prisons et commettant des exactions en tout genre. Cruauté et absence de sentiments, c'est la recette locale pour garder le pouvoir et assurer la stabilité. C'est aussi celle qu'avaient utilisée les Russes en Tchétchénie.

La suite des évènements sera fort probablement dans cette continuité tragique. Le vainqueur imposera sa chape de plomb sur les territoires repris. Disparitions, emprisonnement, torture et exécutions vont se multiplier.

Dans les capitales occidentales, la grande question, à plus long terme, sera de décider s'il faut renouer à nouveau avec al-Assad en cas de règlement de paix. Malheureusement, la réponse est qu'il leur sera difficile de faire autrement, car il n'a aucune intention de laisser sa place. Ce ne sera pas la première fois qu'un dictateur reste un interlocuteur incontournable bien que celui-ci ait beaucoup de sang sur les mains.

Il est à espérer que nos dirigeants se tiendront debout et résisteront à la tentation de transiger avec lui. Le dossier pour crimes de guerre est épais. Mais je crains qu'avec la perspective de voir des millions de réfugiés syriens en Turquie et en Europe retourner éventuellement chez eux, des politiciens sous pression de leur électorat domestique regarderont ailleurs...

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