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Affaire Lagacé: c'est plus facile de surveiller un journaliste que 5000 policiers!

31/10/2016 11:29 EDT | Actualisé 01/11/2016 08:38 EDT

Les policiers ont toujours parlé aux journalistes. Le contraire est aussi vrai. Il fut un temps ou non seulement les journalistes arrivaient sur les scènes de crimes en compagnie des enquêteurs, mais ils prenaient toutes les photos nécessaires et leur parlaient directement. C'était la façon de faire et chacun en tirait son profit.

Les temps ont changé et les scènes de crimes sont de plus en plus protégées, étanches de toute intrusion médiatique. Les services de communication, relations avec les médias et autres boîtes de communications policières ont été créés pour faire le lien avec les médias.

Les informations transmises devenaient de plus en plus rares et minimales. Une mort suspecte, un homme atteint par balles, l'enquête en cours et on doit protéger celle-ci à tout prix. Je le sais, je l'ai fait pendant des années. Il n'était pourtant pas rare qu'un journaliste arrive avec une question piège, il avait fait son travail après tout. Mes collègues porte-paroles et moi avions pour la plupart développé au fil du temps des liens de confiance avec les journalistes.

Mais, malgré la volonté des institutions policières de limiter le nombre de personnes ayant accès aux médias (faut quand même contrôler le message, après tout), les enquêteurs continuaient à parler aux journalistes. Au grand dam des patrons, certaines informations coulaient encore et certaines communications entre la police et les médias devenaient plus discrètes, plus secrètes.

Puis vint la chasse aux sources...

Difficile de déterminer le moment exact où tout a commencé. Je l'ai vécu de l'intérieur et je le constate encore. J'étais là quand les communicateurs policiers bénéficiaient d'une certaine latitude et n'avaient pas besoin d'une multitude d'autorisations de haut niveau avant de prendre la parole. Ce n'est plus le cas de nos jours. Pas étonnant que les journalistes aient réagi en développant leurs propres réseaux de contacts en « bypassant » les comms. Le message plate, incolore et sans saveur, contrôlé de toutes parts n'intéresse personne.

En lisant les multiples écrits au sujet de l'affaire Patrick Lagacé ce matin, on constate qu'on est passé des avertissements aux directives internes pour ensuite judiciariser la chasse aux sources journalistiques. On a abandonné les enquêtes et surveillances de policiers qui contreviennent aux règles et à leur serment de discrétion pour s'en prendre aux journalistes. Et vous pensez que la chose est exclusive au SPVM ? Poser la question, c'est un peu y répondre.

C'est tout simplement qu'il est plus facile de viser un journaliste et de s'en prendre à lui que de contrôler 5000 policiers. La facilité quoi !

Entendons-nous, Patrick Lagacé n'est pas suspect d'un crime quelconque, il n'a pas radicalisé qui que ce soit et n'a pas commis de meurtre ou encore dirigé un cartel d'importateurs de drogues. Il n'a fait que sa job ! Et il la fait bien en plus, il est où le problème ?

Bien sûr qu'il fait suer les patrons policiers et le politique par ses propos. Il dérange un peu beaucoup par ses questions et commentaires, et puis après ? Est-ce qu'on doit pour autant s'en prendre à lui pour découvrir qui lui parle, où il se trouve à l'aide de pas moins de deux douzaines de mandats en moins d'un an ? Je ne le crois pas.

Il existe une dynamique malsaine en matière de communication policière où l'on voit de plus en plus une prise de contrôle du message à livrer par le plus haut niveau de gestion.

Il semble que ces autorisations légales visaient l'interception de ses communications (un mandat d'écoute électronique). Je l'espère ! Parce que je serais curieux de voir quel est le crime pour lequel une telle procédure légale aurait été requise. Selon la Partie VI du Code criminel canadien qui traite d'Atteintes à la vie privée, le fait d'être journaliste ou d'avoir des sources policières ne fait pas partie de la liste des crimes dits « écoutables », qu'on se le dise !

Il existe une dynamique malsaine en matière de communication policière où l'on voit de plus en plus une prise de contrôle par le plus haut niveau de gestion du message à livrer. Le bureau du directeur ? Le cabinet du maire ? Il est permis de le penser même et ça devient dangereux pour la liberté d'expression en fin de compte.

On a qu'à penser à l'histoire de Ian Lafrenière, la voix et l'image du SPVM pendant des années. Il a été « tassé » parce qu'il prenait trop de place et faisait ombrage à la nouvelle direction du service de police et à l'Hôtel de Ville. On veut contrôler le message, on change de messager, c'est aussi simple que ça.

Même si j'ai gardé des contacts avec plusieurs journalistes au terme de ma carrière de policier, Patrick Lagacé n'est pas l'un d'eux. Je ne lui ai pas parlé au cours de la dernière année et mon numéro de téléphone ne fait pas partie de la liste des appels entrants ou sortants obtenue par les mandats.

Mais voilà, pas un seul corps de police ne pourra le tasser de sa job aujourd'hui, ni demain ou la semaine prochaine. Et des policiers vont continuer à lui parler et à d'autres journalistes aussi. Je l'ai dit, ça fait partie de son travail. L'empêcher de le faire est non seulement futile, mais inacceptable...

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