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Le sourire de l'infirmière

Je crois être tombé amoureux de cette demoiselle en uniforme.

21/09/2017 09:00 EDT | Actualisé 21/09/2017 09:00 EDT
Cecilie_Arcurs via Getty Images
Le sourire de l’infirmière m’impressionne par sa constance.

J'entre dans l'aile A de l'hôpital, chambre 37. Un peu angoissé, je prends l'ascenseur, seul. Les portes s'ouvrent sur un autre monde, un monde qui brise mon lourd silence. Je suis face à une fourmilière coordonnée au quart de tour. Les quelques infirmières de l'étage se démènent, elles sont en sous-effectif, pressées par le temps.

Sur la gauche, je me faufile dans la chambre avec résignation. Ma mère est là, allongée sur son lit, le visage blême, les yeux reposés contre mon visage livide, mes yeux humides.

La dame d'à côté ne m'a pas vu, elle dort encore et toujours.

Une chaise presque confortable se trouve devant moi. J'embrasse ma maman sur la joue. L'environnement est froid, la température, étouffante. Je voudrais alléger l'ambiance, mais je suis sans mot, paralysé par l'atmosphère.

Elle me raconte l'événement du matin, une chute de tension inattendue lui a fait perdre tous ses moyens l'espace d'un instant. Le bouton d'urgence enclenché, l'aide des infirmières, contraintes d'« abandonner » leurs autres patients, ne tarde pas. La situation se résorbe dans les plus brefs délais, tensiomètre, prise de sang et soluté bien connecté. L'histoire semble inventée de toutes pièces, c'est comme un relais de quatre fois cent mètres où elles s'entendent pour donner leur maximum. Une course contre la montre qui plonge ma mère dans un sommeil profond: c'est fatigant de se sentir faible. Elle est sous surveillance, aux bons soins des infirmières.

L'infirmière, dotée d'un sourire resplendissant, fait son apparition entre ces quatre murs blancs. Ces gestes sont rapides, mais précis. Ils sont le reflet de la pression des hauts gradés évidemment absents. Je la plains. Le centre hospitalier est devenu une usine de santé; le travail à la chaine est valorisé au cœur de ses entrailles. Malgré ces valeurs dites modernes, l'infirmière ne succombe pas aux exigences honteuses.

Elle converse, elle blague et elle prend la tension de ma mère en même temps. Tout semble dans l'ordre, je suis rassuré.

La voisine en profite pour échanger quelques paroles alors que l'infirmière l'aide prudemment à prendre place dans son fauteuil. Elle est éveillée comme jamais: c'est beau à voir. La dame affirme qu'elle n'a plus de famille. Rentrer à la maison est inconcevable: elle est trop bien ici, à l'hôpital, entourée de ce personnel qui se donne corps et âme.

Elle a un pouvoir, celui d'être humaine, rationnelle et sensible à autrui.

Le sourire de l'infirmière m'impressionne par sa constance. Elle sourit si sincèrement que je me surprends à l'imiter. Elle a un pouvoir, celui d'être humaine, rationnelle et sensible à autrui. Je crois être tombé amoureux de cette demoiselle en uniforme. Je suis conscient qu'une relation n'est pas possible: elle ne me connait pas. Et pourtant, de mon point de vue, j'ai réussi à l'étudier et à l'apprécier. Sa prestance, sa passion, son dévouement.

C'est tout le temps qu'elle avait, une pression artérielle et quelques médicaments avalés en moins de dix minutes, et ce, dans le plus grand des respects. Un sentiment de fierté m'envahit, je me dis que le monde n'est peut-être pas en si mauvais état.

La scène défile en boucle, je remets en question mon choix de carrière, je veux être comme elle quand je serai un adulte accompli.

Cette rencontre me reste en tête. Une leçon de vie plus percutante que tous ces cours magistraux imposés par le devis ministériel. La scène défile en boucle, je remets en question mon choix de carrière, je veux être comme elle quand je serai un adulte accompli.

L'heure du dîner sonne, pour les patients bien sûr. L'infirmière de la chambre 37, elle, prendra une bouchée entre trois sourires. Elle aura droit d'être épuisée à la fin de sa journée.

Je dois y aller, le travail m'appelle. Mais je promets de servir mes clients à l'image de cette femme inspirante que je salue une dernière fois dans le couloir.

J'aseptise mes mains en sortant, tout souriant.

Merci mademoiselle l'infirmière.

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