Florent Conti

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Voir ailleurs

Publication: 18/06/2012 00:00

Le Voir est dans l'impasse. Après 25 ans en "must have" du magazine culturel, il s'est transformé ces dernières années en un simple "good to have" dans la catégorie des journaux gratuits.

Il y a un peu plus d'un an, le Hour (sous l'égide de la société "Communications Voir") subissait une restructuration qui réduisait son effectif de pupitreurs à... un rédacteur. En mai dernier, le Hour fermait définitivement ses portes, ou plutôt, on débarrassait l'unique bureau de l'unique membre permanent de la rédaction se situant entre les cubicules des autres rédacteurs du Voir qui espèrent chaque jour ne pas subir le même sort.

On ne peut souhaiter au Voir une telle fin. Mais ce serait dommage de voir le journal plier sous les mêmes contraintes qui ont fait disparaître le gratuit anglophone. Ce n'est pas de la mauvaise gestion, c'est tout simplement une mauvaise adaptation. Et dans une société de marché, celui qui ne s'adapte pas disparaît.

Communications Voir semble être décidé à tendre vers un modèle qui entre un peu en contradiction avec les valeurs de ses journaux. Et ce modèle, c'est le plus précaire des modèles de journalisme à l'heure actuelle: réduire les effectifs et changer le contenu. En d'autres termes : faire mieux avec moins. Quand apprendra-t-on que les mesures d'austérité dans les crises actuelles n'ont comme seul et unique résultat que de prolonger l'agonie?

Après s'être indigné au sujet de la rémunération de ses blogueurs, après avoir lutté contre les velléités fédérales de changer la place de la culture dans notre société, le Voir semble s'être pris les pieds dans ses propres principes.

On ne peut avoir des valeurs comme celles du Voir, et garder comme slogan "pour les consommateurs de culture". La vraie culture ne se consomme pas, elle s'apprécie. Et c'est là que le Voir a échoué dans sa tâche de médium culturel. Le Voir a finalement lui aussi contribué à cette transformation de la culture en produit de consommation pour les soirs et fins de semaine.

La question qui se pose aujourd'hui est la suivante: à quand un magazine culturel québécois indépendant, payant si le gratuit est voué à disparaître? Il serait faux de croire qu'il n'y a pas de marché pour cela. Les lecteurs préfèrent payer pour un vrai canard plutôt que de ramasser un journal gratuit dans une pile d'autres papiers tous remplis d'annonces et où traîne entre deux publicités une critique de Transformers ou du dernier album de Stéphanie Lapointe.

Le Voir, qui avec 25 pages ne permet même plus de faire partir un barbecue un jeudi soir de pluie, ne parait plus capable d'exister dans le monde d'aujourd'hui car il se trouve entre deux environnements: celui du contenu facile et celui du noble journalisme, celui de la culture populaire et des contenus indépendants.

On peut donc comprendre l'exaspération du rédacteur en chef, Tristan Malavoy, et cette impossibilité à joindre les deux bouts qui oblige chaque semaine à couper des feuillets, d'avoir chaque mois à gentiment remercier un chroniqueur ou un pigiste, et de faire semblant que le journal garde le cap de ses engagements en ces temps difficiles.

Finalement, le Voir est le symbole le plus flambant de l'échec des journaux à s'adapter au nouveau monde, malgré le fait qu'il ait réussi à bâtir une belle communauté.

Maintenant, si la scène culturelle et artistique québécoise veut continuer à être de qualité, il faut se doter de références, d'un papier où l'on lit par exemple sur des gens inconnus intéressants et non l'inverse.

Ce journal ne sera pas l'une de ces revues innombrables qui se lancent chaque année. C'est un vrai projet qui doit émerger. Du neuf avec du vieux, du très vieux. Pas le vieux des années 1980 et des journaux gratuits. Mais le bon vieux magazine à la Rolling Stone ou Les Inrocks' (comme l'hebdomadaire était avant de prendre un penchant politique). Le bon vieux magazine dont on conserve les couvertures en papier glacé. Le bon vieux magazine qu'on lit en plusieurs fois parce qu'il est un peu long, qu'il a de vrais articles de fond, et qu'on ne s'en lasse pas. Mais qui au Québec serait prêt à investir dans un format que l'on croit révolu?

Il va falloir un pari, un pari fou, un pari coûteux qui ne se fera pas avec la génération de journalistes des années 2000 qui n'ont pas beaucoup compris le monde qui les entoure. Et la révolution ne se fera pas sur les vestiges d'un journal qui tente de perdurer sans se remettre vraiment en question. On ne change pas les choses en changeant d'équipe de rédaction. Un journal, c'est comme un gouvernement. Quand vient le temps du vrai changement, il faut une révolution et ne pas avoir peur de se salir les mains.

Sinon, on fonce tête baissée dans une polarisation totale entre productions grand public et productions alternatives sans aucun médium pour faire le pont entre les deux, chose indispensable dans une société où l'on veut que la culture prenne son plein rôle.

 

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