Florent Conti

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Xavier Anyways

Publication: 29/05/2012 15:42

Un jour que je me croyais du côté de ceux qui déclarent ce qui est bon et ce qui ne l'est pas, j'avais écrit, en gros, que Xavier Dolan ne faisait pas du cinéma.

Je m'irritais de certains de ses plans qui cadrent des hauts de corps et des bouts de mur, ce genre de choix un peu anti-esthétique. Je m'irritais de ses zooms intempestifs, de ses histoires qui me semblaient mal abordées, de ses dialogues parfois peu convaincants, de sa mise en scène maladroite... Whatever. Anyways.

J'avais tort. Je n'avais pas vu assez du travail de Xavier Dolan et je ne pouvais alors pas comprendre de quoi il relevait.

Avec Laurence Anyways, on a une idée plus précise de ce que le réalisateur des Amours imaginaires veut exprimer. Avec Laurence, on se rend compte de la solidité de son œuvre, encore légère certes, mais qui commence à prendre une forme sacrément puissante.

J'suis tanné de garder ça pour moi. Contre tout ce que j'aurais pu croire il y a de ça quelques années, voire quelque mois, j'aime Xavier Dolan. Son cinéma. Sa sensibilité. Son sens de la subtilité, du scénario, de l'universel. Sa façon de faire des films comme on devrait toujours en faire, jamais dans le cliché, jamais dans le bon sentiment. Toujours entre les deux. C'est en fait cet entre-deux qui le caractérise, entre le comique et la tragédie sans apitoiement. Un entre-deux jamais soulevé par la critique, mais qui relève de la plus pure rareté.

Pourquoi alors ne comprend-on donc pas au Québec que Xavier n'est pas à ranger dans la suite des Jean-Marc Vallée, des Denis Villeneuve, mais que son travail précède le cinéma québécois contemporain. C'est le propre des œuvres majeures de transcender leur époque.

À l'instar du sujet en filigrane de son dernier film-la marge-, le cinéma de Xavier Dolan s'ancre dans cette périphérie qui sépare le cinéma du Cinéma, le divertissement auquel on s'attend, du cinéma avec une lettre capitale.

Peut-être est-ce une question de génération. Les critiques québécois acculturés qui sont dans la quarantaine bien entamée, eux, passent et passeront toujours à côté. C'est sûr qu'il est simple de poser un avis sur Hollywood, sur les films français, ou les films vieux d'un an qui sortent au Québec et dont le monde entier a déjà parlé, il ne reste plus qu'à copier-coller un avis et faire croire à 7 millions de personnes que c'est le sien.
Non. Ce n'est pas une question d'âge, mais plutôt de sensibilité. En fait, même Xavier, en accompagnant ses audiences par des messages d'attention, donne l'impression de se sentir obligé d'aller dans le sens de ce public québécois qui sort avant la fin du film. Parce que Xavier est ce genre de gars qui veut être compris, qui veut trop bien faire, mais qu'on ne comprendra jamais quand on s'appelle le grand public. Son supposé dédain que l'on croit percevoir lors de ses interventions médiatiques n'est que l'expression d'un besoin logique de reconnaissance et de partage avec ses pairs, son public, ses critiques.

Mais Xavier ne peut avoir de critique.Car Laurence Anyways, et les prochains films qu'il scénarisera, réalisera, montera, dont il fera les costumes, sortent de la marge. Ce n'est pas que les commentateurs de cinéma soient bêtes, mais ils n'ont simplement pas les moyens d'apprécier son œuvre, à l'image de la majorité du lectorat pour lequel ils écrivent leurs feuillets dénués de toute considération cinématographique dans des journaux luttant désespérément contre leur disparition.

Ils disent tous la même chose et, juste parce qu'on leur a donné un statut, ces pseudo-intellectuels prennent le plaisir des gens sans talent qui déversent leur frustration sur ceux qui en possèdent.
Ces gens-là ne sont bons qu'à détruire les ardeurs de potentiels comme lui. « Chez nous, c'est la culture qui est obscène » disait André Belleau. Au Québec, nous sommes en effet les professionnels de l'inhibition des gens qui sortent du lot. On adore ça, se refuser le chef d'œuvre. On a peur de la marge, et préfère donc se conforter dans ce qui est convenu, attendu, prémâché.

L'œuvre dolanienne parle d'elle-même. Comme Claude Jutra, comme Truffaut, comme Malick, ... Son œuvre est intégrale, elle est lui et elle ne l'est pas.

Parce qu'il a tout compris et parce qu'ils n'ont rien saisi, Xavier Dolan est destiné à faire face à la malédiction des grands artistes du Québec et d'ailleurs: rester dans la marge pour continuer son œuvre. C'est là sa bénédiction et son plus grand malheur.

Quand Xavier sera vraiment tanné d'être incompris, tous les idiots utiles du cinéma-poubelle ne verront même pas que c'est à cause d'eux.

Xavier est un ovni. Et dans une société sans imagination, on ne croit pas aux ovnis.

 
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