Florence Autret

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La géopolitique est de retour en Europe

Publication: 27/11/2012 15:44

UNION EUROPEENNE - C'est en quelque sorte une loi de la nature. A intervalles réguliers, sous la croûte formée par soixante ans de construction européenne, la réalité brute de la "Machtpolitik" entre les puissances du Vieux Continent ressurgit comme une coulée de lave qui déchire les flancs refroidis d'un volcan. Certains prennent ces éruptions comme un signe de vitalité, d'autres comme une menace. Elles tiennent des deux.

Si elles ne sont pas nouvelles, ces éruptions se sont faites plus nombreuses ces dernières années. Elles signalent la plus importante transformation de la géographie politique européenne depuis 1953. On savait que la chute du Mur de Berlin avait fait chavirer l'équilibre politique du continent. On découvre aujourd'hui que le système Union européenne est en train de retrouver son centre de gravité. Il ne se situe plus du côté de Strasbourg, lieu symbolique de l'alliance franco-allemande, centre géographique de l'ancien bloc de l'Ouest et siège de plus en plus contesté du Parlement européen. Il se trouve quelque part au milieu de l'Allemagne.

La négociation budgétaire à 1000 milliards d'euros (correspondant au budget de l'Union européenne pour la période 2014-2020) qui a été suspendue vendredi 23 novembre après vingt-quatre heures de discussions l'a confirmé. Berlin a joué les conciliateurs entre, d'un côté, le Nord riche et « économe », dont elle est à la fois le premier représentant et le modérateur, et, de l'autre un Sud en crise et une Europe centrale grande bénéficiaire de ces fonds. Angela Merkel est rentrée sereine à Berlin, comme elle était arrivée, convaincue qu'elle pourra combler l'écart de 30 milliards d'euros entre les deux camps.

Quel que soit le point d'arrivée de la négociation, l'Allemagne est gagnante pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le machiavélisme de Madame Merkel et tout avec la situation géographique de la République fédérale. Un autre mouvement de fond se lit en effet en filigrane de cette proposition de budget : le lancement d'une politique d'infrastructure et de recherche industrielle européenne de plusieurs dizaines de milliards d'euros.

Lorsqu'il s'agit de tirer des lignes à haute tension ou de faire passer des trains de marchandise par-delà les frontières la probabilité pour traverser son territoire est simplement plus grande que de passer par n'importe quel autre pays. La densification du marché et des infrastructures du bloc européen bénéficie mécaniquement plus au centre qu'à la périphérie. Quant aux soutiens additionnels à la recherche, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour voir que le pays le plus industrialisé et le mieux en pointe technologiquement sera aussi le plus à même d'attirer ces crédits.

Les quelques milliards supplémentaires que le président français François Hollande arrivera finalement à arracher pour ses agriculteurs ne doivent pas cacher le déclin relatif de la Politique agricole commune, inexorable depuis les accords de Marrakech en 1994.

Désormais, tout ce qui renforce l'« Europe », au sens d'une construction politique centrée sur le Continent, renforce la place de l'Allemagne en Europe.

La dérive des îles britanniques est la deuxième leçon à tirer de ce sommet budgétaire. Ce qui est désormais frappant, ce n'est pas la capacité de nuisance de Londres mais son insignifiance. Le Premier ministre anglais est rentré à Londres sans avoir eu à menacer. Le veto britannique a été démonétisé par la tactique allemande de « l'accord-à-26-si-Cameron-se-braque ». La chancelière allemande a réussi à effrayer David Cameron et à le convaincre de revenir dans l'enclos européen, tout en reprenant à son compte la défense du rabais anglais... dont dépend celui de l'Allemagne.

Mais les deux savent parfaitement que leur route débouchera d'ici quelques années sur une bifurcation. Le moment n'est plus si loin où, à la menace de « non » britannique, le Continent répondra « if you wish so, just go ». Alors ce qui est gesticulation deviendra prophétie auto-réalisatrice : les jours dans l'Union d'un Royaume-Uni dépourvu de moyen de pression seront comptés et le moment venu d'annoncer que « le continent sera isolé ». La loi insulaire aura repris ses droits.

Faut-il craindre cette revanche de la géographie? Pas nécessairement. Les premières communautés européennes sont nées, au temps de la Guerre Froide, d'un impératif géopolitique : le besoin d'arrimer au camp occidental une Allemagne amputée de sa partie orientale, la France lui servant d'ancrage. Partant de là l'Europe a pu s'éloigner du modèle westphalien. Elle est même allée jusqu'à s'inventer une monnaie. Entre l'histoire et la géographie, il n'y a jamais de défaite ni de victoire, juste une dialectique. Et pour l'instant, la croûte du volcan européen résiste plutôt bien.

 
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