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Par-delà le procès de la prostitution

01/01/2014 04:12 EST | Actualisé 03/03/2014 05:12 EST

Le 20 décembre dernier, la Cour suprême a jugé inconstitutionnelles les dispositions criminelles qui encadrent la prostitution et, du même souffle, a donné 12 mois au gouvernement Harper pour reformuler, préciser ou supprimer les trois articles du Code criminel en cause. Sur diverses tribunes, certains et certaines prétendent qu'un tel jugement est inquiétant, voire dangereux. Dans son dernier éditorial, Josée Boileau y va d'une charge particulièrement féroce en allant jusqu'à dire que le jugement délaisse la nature même de la prostitution et que les sensibles considérations sociales ne sont pas prises en compte par la Cour suprême. Selon elle, la prostitution se résume au « droit que se sont octroyé des hommes de s'acheter le corps de femmes qui ne les désirent pas. [et rajoute qu'il ne s'agit pas d'un travail, mais de l'étalage du sexisme le plus primaire qui soit. » Si Mme Boileau et d'autres ont le droit d'être heurtés par ledit jugement, ils s'en trouvent malheureusement à confondre la nature d'une activité et ses conditions d'exercice, et ainsi à ne pas distinguer la prostitution de l'exploitation et la violence.

En effet, il importe de distinguer l'échange de faveurs sexuelles entre adultes consentants contre rémunération de l'exploitation sexuelle et la traite de personnes, notamment. La posture morale qui en anime certains invite à concevoir tout achat sexuel comme une forme d'esclavage, d'exploitation et en fait une violence en soi. Dangereux amalgame s'il en est. Ce n'est pas la prostitution à proprement parler qui est néfaste, mais bien davantage les conditions dans lesquelles elle s'exerce. Ces conditions déplorables doivent justement nous inciter à permettre une prise de pouvoir des travailleuses et travailleurs du sexe (TDS) sur leur présente situation. À noter que l'utilisation de « TDS » plutôt que « prostitués » n'est pas dans le but d'être chic, c'est plutôt une reconnaissance de leur existence et de leurs droits en tant que personne. Par ailleurs, cela précise que même si la prostitution est majoritairement féminine, il existe aussi de la prostitution masculine, on l'oublie parfois. Puis, à l'égard de ce « travail » qu'on targue de « pas comme les autres », il advient que le travail dans la prostitution n'est pas nécessairement une forme d'exploitation pire que dans d'autres secteurs de travail. Prenons simplement les milliers d'employés de l'industrie textile au Bangladesh. « Il n'est pas moins aliénant de travailler sur une chaîne de montage dans une usine et pourtant personne ne songe à interdire le travail sur les chaînes de montage », soutiens à juste titre le philosophe François Doyon. La clandestinité, l'exploitation et la violence existent dans bien des domaines -ceux-ci ne sont pas moins odieux-.

Soyons sans crainte, décriminaliser la prostitution ne rendra pas légales l'exploitation et la traite, ni ne les banalisera ou ne les encouragera. Bien au contraire, les nouvelles dispositions législatives permettront de focaliser sur l'essentiel, soit lutter ardemment contre le proxénétisme de coercition, le gangstérisme, la traite des êtres humains, l'exploitation des mineurs, les agressions sexuelles, l'esclavage et l'exploitation sexuelle, soit les vrais fléaux de la prostitution. Décriminaliser c'est aussi permettre aux TDS d'avoir un accès plus aisé aux services de santé, combattre les jugements sociaux et le stigmate de pute, et permettre à ces personnes d'être davantage intégrées dans leur communauté.

Améliorer les conditions de vie et de travail

Qui a-t-il de si inquiétant ou d'odieux à ne plus criminaliser les actions qui permettraient aux TDS de bénéficier de conditions de travail plus équitables et sécuritaires, comme de négocier clairement avec leurs clients et partenaires de travail, de travailler seuls ou en groupe, à l'extérieur ou à l'intérieur, et de rapporter les abus et la discrimination? L'illégalité de leurs activités ne leur permet pas de porter plainte en cas d'abus ou de violence de façon adéquate; par peur d'être arrêté ou de ne pas être pris au sérieux, une crainte constante à l'égard des autorités règne. Les TDS doivent souvent fuir les autorités en s'isolant dans des lieux où ils sont plus propices à vivre de la violence sexuelle, physique et économique. En retirant ou modifiant du Code criminel tous les articles criminalisant la prostitution ainsi que les lois administratives y étant rattachées, il sera alors permis aux adultes consentants dans l'industrie de travailler librement et de bénéficier de la même protection policière que les autres citoyens. En affirmant cela, nous n'épousons aucun angélisme. Personne en faveur de la décriminalisation n'affirme que se prostituer est toujours libre, éclairé et exempt de toute pression. Il est vrai que de nombreuses TDS sont victimes d'exploitation, et nous ne sommes pas idéaliste à cet égard, mais nous demeurons tout de même réalistes quant à la nécessité d'améliorer les conditions de vie et de travail de toutes les TDS du pays.

On parle souvent du risque de la banalisation de la prostitution, mais quand est-il de la vraie banalisation, soit celle à l'égard des conditions de vie des TDS au quotidien? Que font nos élites à ce sujet ? Quand Denis Coderre part aveuglément en croisade contre les salons de massage, n'y a-t-il pas lieu de s'inquiéter?

Criminaliser les clients?

Quand à la soi-disant solution de criminaliser l'achat de services sexuel qui chercherait à progressivement enrayer la demande, une visée notamment proposée par la Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle (CLES), c'est un leurre et une mesure particulièrement hypocrite. La Suède n'est pas un exemple à suivre, pas plus que la France qui vient d'emboîter le pas à la criminalisation des clients. Sévir contre les clients en leur imposant de fortes amendes ne fait que poursuivre une culture prohibitionniste et la prostitution, quant à elle, continue d'être exercée dans la clandestinité, maintenant les TDS vulnérables. D'ailleurs, Mme Miville-Dechêne, présidente du Conseil du statut de la femme (CSF), l'avoue elle-même lors d'une entrevue : « ça ne facilite pas la vie des prostituées ». Et durant ce temps, pas un mot sur le modèle de la Nouvelle-Zélande qui a entièrement décriminalisé la prostitution en 2003 et qui, sans être la solution miracle, propose un modèle encourageant. Celui-ci permet notamment d'obliger le port du condom, d'accueillir les clients dans des endroits davantage sécuritaires, de refuser un service sexuel et faire appel aux instances juridiques et policières sans craindre de représailles.

Une société démissionnaire des plus vulnérables

Par ailleurs, en réaction à la décision de la Cour suprême, l'Association des femmes autochtones du Canada met le doigt sur l'essentiel en affirmant que : « les femmes autochtones, les femmes à faible revenu et les femmes aux prises avec des troubles de santé mentale et de toxicomanie se prostituent en raison du racisme, du classisme, [mais aussi, et plus encore] du déséquilibre de pouvoir fondamental et des problèmes d'inégalité qui prévalent dans la société, des facteurs qui créent les conditions menant à la prostitution. » Tout est là ou presque.

La réalité étant que la prostitution est avant tout un symptôme d'un mal plus grand, celui d'une société démissionnaire envers ces citoyen-ne-s les plus vulnérables. Contexte familial éclaté, fugue, passé de violence sexuelle, physique et psychologique, toxicomanie, problématique de santé mentale non traitée, disponibilité limitée de logement, errance, précarité économique, tous ces maux qui rongent tragiquement la société de l'intérieur. Le meilleur moyen de lutter contre la prostitution est alors de travailler sur les déterminants sociaux de la santé, soit les circonstances dans lesquelles les individus naissent, grandissent, vivent et travaillent. Il s'agit d'améliorer les conditions de vie quotidienne et de lutter contre les inégalités dans la répartition du pouvoir, de l'argent et des ressources, mais également de renforcer le tissu social et de lutter contre la pauvreté et la sous-éducation.

De la sorte, s'en prendre de façon aussi cavalière à la prostitution et s'engouffrer dans une posture morale et puritaine dictant ce que doit être une femme et sa sexualité sont un cul-de-sac. C'est se tromper de cible. La réalité étant que les lois opprimantes à l'égard de la prostitution n'atteignent pas les résultats escomptés. Malheureusement, ils sont encore trop nombreux à perdre tout sens de la rationalité et de l'objectivité lorsqu'ils tendent à considérer la prostitution sous l'angle réducteur du bien ou du mal. Résultat? Ces bien-pensants ne font que discréditer davantage les TDS aux yeux de la société, en plus des les marginaliser et leur retirer la voie de l'autodétermination.

L'abolition de la prostitution est une illusion. La prostitution existera, qu'elle soit décriminalisée, légalisée ou interdite. De là l'importance de mettre l'emphase sur l'intégrité physique et psychologique des TDS. Travailler contre l'exploitation sexuelle, la traite et veiller à de meilleurs les conditions de vie des TDS apparaît comme réaliste et hautement nécessaire.

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