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Malaise face au retour des Nordiques

14/05/2013 12:06 EDT | Actualisé 14/07/2013 05:12 EDT
AP
Some of the tens of thousands of fans hold up signs and fingers during the "Blue March," as fans asked for an NHL hockey team, 15 years after the Quebec Nordiques left town, Saturday, Oct. 2, 2010, in Quebec City. (AP Photo/The Canadian Press, Jacques Boissinot)

Il y a quelque temps déjà avait lieu la première pelletée de terre du futur amphithéâtre de Québec. Alors que je devrais vraisemblablement me réjouir devant la mise en route de ce chantier emblématique, triste est de constater que je ne suis guère épris de l'enthousiasme collectif qui prévaut de manière générale dans la Capitale, ni ne partage l'optimisme des promoteurs. Je suis seulement en proie à un désolant malaise.

C'est qu'il y a quelque chose de déroutant, voir de légèrement malsain, dans la perception qu'entretiennent les Québécois de leur amphithéâtre à venir et d'un possible retour d'une équipe de la NHL - les fameux Nordiques. Là où prend peut-être naissance mon malaise, c'est de voir certains se projeter outrancièrement dans ce projet et percevoir l'éventuel retour des Nordiques tel le retour d'un messie.

Il fallait voir les fidèles se ruer au Ashton du coin pour acheter leur fameuse pelle bleue et, à l'occasion de l'événement J'ai ma pelle bleue, pointer triomphalement cette dernière vers le ciel devant le maire Labeaume, pour constater le degré d'identification immodérément enthousiaste de certains. Soit, il est compréhensible que les Nordiques aient été et restent un symbole de fierté pour les habitants de la ville.

Qu'on se le dise, les Nordiques font partie de notre histoire et constituaient un élément structurant de la vie collective; comme l'a écrit Jean-François Lisée, « cela tenait à la fois du divertissement, de la présence de notre sport national dans nos vies et même de l'aiguisement de notre esprit compétitif. ». Mais de là l'entrain inébranlable frisant l'aveuglement de plusieurs? Lors de la Marche bleue, ils étaient près de 75 000 à prendre d'assaut la rue pour la résurrection de leur équipe de hockey - cette priorité nationale! -, et ce, malgré le montage financier douteux du futur aréna et un investissement du privé bien maigre. Petite parenthèse, où sont ces gens lorsque le gouvernement Harper fait passer des projets de loi omnibus? Y en a-t-il seulement pour la « libarté » d'expression et le sacro-saint hockey dans la Capitale?

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Première pelletée de terre


Par ailleurs, ce qui désole encore, ce sont ces populistes animateurs radio qui traitent du retour des Nordiques ad nauseam avec cette toujours rare acuité intellectuelle qui les distingue. Ces derniers qui nous ont vendu l'idée qu'investir dans un aréna en vaut la peine, bien que le reste du temps ils se donnent à cœur joie d'affirmer que tout investissement de fonds public n'est que tromperie. Ces 400 (voir plus) millions, qu'on y pense, auraient pu être investis dans de meilleurs soins à domicile ou bien dans des logements sociaux. Mais non.

En même temps, je me dis, est-ce si mal qu'il en soit ainsi, que nous soyons amoureux-fous de nos Nordiques?

S'identifier à son équipe de hockey, quoi de plus normal et sain apparaît-il? Cela permet l'assimilation d'une propriété de « l'autre » (son équipe) et participe à la nécessaire constitution de son identité propre. Qui plus est, s'identifier à une équipe sportive, c'est laisser cours à nos pulsions de réalisation et d'accomplissement et cela agit comme un catalyseur des pulsions agressives. Les Québécois se portent mieux lorsqu'ils peuvent «prendre part» à une partie de Hockey de leur équipe chérie, parlez-en aux intervenants et bénévoles des lignes d'écoute et de crise. La société y gagne également. On peut penser, dans le cas qui nous concerne, que cela ravivera la saine rivalité Québec-Montréal, forte utile pour davantage unifier la ville et entretenir notre compétitivité. Finalement, s'identifier à son équipe, cela agit comme un moteur collectif, une façon de progresser et de se sentir faire parti d'un tout. Tout ceci est loin d'être négligeable.

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Souvenirs des Nordiques de Québec


L'élément qui me désole cependant c'est que les Québécois s'identifient à ce point à l'équipe sportive qu'ils apprécient qu'il s'avère parfois que leur identité se confond avec l'objet même de leur passion. Il en va d'un « je suis ce que j'aime ». En terme psychanalytique, on pourrait presque parler d'une identification narcissique.

En effet, cette identification à un objet pulsionnel (les Nordiques) qu'aime le sujet (les Québécois) amène ce dernier à « devenir », en quelque sorte, ce qu'il aime. À cet égard, certains avancent que si les Québécois se collent à ce point à l'objet-Nordiques c'est pour maintenir une identité précaire; cette dernière qui peine à se redéfinir depuis le départ des Nordiques, notamment. Je ne sais trop à quel point c'est généralisé, mais chez plusieurs, il semble bien que le deuil de cette perte n'ait pas été effectué adéquatement. Il n'y a qu'à voir comment certains entretiennent leur « flamme bleue » par autant d'objets (drapeau, casquettes, t-shirts) qu'ils entreposent ou portent. L'objet satisfaisant (Les Nordiques) est remplacé par le contact réel et permanent de ces objets, et ce au service du déni de l'altérité et de la dépendance.

Il est beau d'être enthousiaste et d'avoir un projet collectif, mais pourquoi diable s'évertuer à rejouer la même partition? Que le rêve puisse éventuellement s'effriter de par le simple « test du réel », les gens y pensent-ils seulement? Difficile ne pas voir dans la quête aux Nordiques une façon bornée d'actualiser un passé chéri.

Pourquoi ne pas essayer d'aller chercher d'autres symboles, d'autres icônes, d'autres moyens de forger notre identité et d'en être fier? Ce projet d'amphithéâtre et les fameux Nordiques qu'on nous fait miroiter donnent sans nul doute de l'espoir et tendent à rallier les gens à une cause porteuse, mais celle-ci n'est-elle pas propulsée par une nostalgie considérable et opportuniste qui, ultimement, ne pourra tenir toutes ses promesses.

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