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Projet de loi sur l'euthanasie: mourir dans la dignité, vraiment?

13/06/2013 12:39 EDT | Actualisé 13/08/2013 05:12 EDT

Le projet de loi sur l'euthanasie, dit loi 52, vient tout juste d'être déposé à l'Assemblée nationale. Celui-ci prescrit les conditions permettant à une personne d'obtenir « l'aide médicale à mourir ». Sur les recommandations de la Commission sur le droit de mourir dans la dignité, l'euthanasie, ou plus précisément l'euthanasie active se verra permise dans un avenir rapproché. Si bien sûr le fédéral n'enclenche pas des procédures pour bloquer le projet de loi québécois.

Si le positionnement est audacieux de la part du gouvernement provincial, il advient toutefois de ménager son enthousiasme. Car à l'égard de cette éventualité qui se dessine, sommes-nous en connaissance de tous les tenants et aboutissants qui se dessinent? Plus que tout, avons-nous en tête les possibles écueils?

Si l'euthanasie active - cette pratique qui veut qu'un médecin puisse administrer à un malade une substance létale dans le but de provoquer la mort - puise son essence dans la compassion et vise à permettre le libre choix de chaque personne en fin de vie, elle n'en demeure pas moins une pratique hautement préoccupante sur le plan éthique et humain.

Même après les travaux de la Commission, des interrogations demeurent: comment soustraire le corps médical d'être «psychologiquement contaminé» par cette nouvelle pratique? En effet, il ne s'agit pas ici d'accomplir une simple prise de sang, mais bien de rendre son dernier souffle à un de ses semblables. Ce qui, à n'en pas douter, en ébranlera plus d'un. Il est déjà documenté que les professionnels œuvrant dans le réseau de la santé sont particulièrement à risque de voir leur santé mentale et physique battre de l'aile, et on voudrait leur rajouter ce fardeau? Comment éviter aussi que ces professionnels œuvrant dans le réseau de la santé ne deviennent, aux yeux de plusieurs, des «agents de la mort»? Plus que tout, nos institutions de soins ne deviendront-elles pas des lieux ambigus alors que dans ces lieux où l'on soigne les gens, on peut également provoquer la mort?

Dans un autre ordre d'idée, comment faire pour éviter que certains individus ne subissent une pression insidieuse de la part des proches et des ressources médicales à tendre vers l'option de l' aide médicale à mourir? Comment convaincre les suicidaires, eux aussi souffrant énormément - parfois autant qu'un patient en phase terminale- de revenir vers la lumière lorsque la société aura donné le feu vert à une telle pratique? Mais également, comment refuser l'accès à l'euthanasie active à des personnes vivant avec un trouble mental - comme il se fait présentement au Pays-Bas - alors que certains troubles de santé mentale peuvent être considérés, à certains égards, comme des maladies incurables occasionnant des souffrances constantes?

Ainsi, claire et balisée autant qu'elle puisse être, cette pratique n'évite pas le risque de désacraliser la vie, de banaliser certaines pratiques médicales et d'opérer un changement de paradigme des plus inquiétants. Comme le soulignait un collectif d'auteurs, elle risque de mettre «à mal notre respect de l'égalité, de la sûreté et de l'interdit de porter atteinte à la vie d'autrui, valeurs fondamentales à la base de notre vie en société».

À bien y penser, si le Québec va de l'avant dans sa logique de bienveillance humanitaire, il apparaît peut-être - je dis bien peut-être - que le suicide assisté (qui n'est pas recommandé directement par la Commission) s'avère à privilégier avant l'euthanasie active. En effet, le suicide assisté ou plus précisément le suicide «médicalement» assisté, tel qu'envisagé comme l'acte d'un individu malade s'administrant lui-même une substance mortelle avec une permission médicale, aurait l'avantage de déculpabiliser un tant soit peu les ressources humaines médicales de l'acte d'aider activement à mourir; le choix ainsi que le geste étant remis à l'individu et non à une tierce personne. On associe fréquemment autonomie et libre choix à la pratique de «l'aide médicale à mourir», soit l'euthanasie active, pourtant le suicide assisté n'est-il pas un acte davantage individuel et autonome? Passons.

La Commission ayant reconnu que la fin de vie peut être à définition variable, et considérant le caractère éminemment subjectif de la douleur, l'éventuel projet de loi d'«aide médicale à mourir» s'appliquera-t-il à toute personne qui considère que sa souffrance est inacceptable, que celle-ci soit physique ou psychologique? Qu'en sera-t-il des personnes atteintes d'Alzheimer, de schizophrénie ou d'handicap sévère qui induit insidieusement une mort sociale chez l'individu? Les traitera-t-on sur le même pied que les personnes atteintes de cancers non maîtrisés, maladies chroniques, maladies génétiques, maladies dégénératives ou systémiques?

Les soins palliatifs ne pouvant point soulager tous les mourants (environ 6 % y seraient réfractaires), est-ce une raison, au nom d'une minorité qui réclame le libre choix en fin de vie, d'ouvrir la porte à d'éventuelles dérives éthiques et médicales? Alors que nous rentrons dans l'ère de la médecine de l'incurable, et considérant le vieillissement de la population et la multiplication des maladies graves de longue durée, n'y a-t-il pas un risque que la mort souhaitée en fin de vie ne devienne une nouvelle norme sociale?

Considérant que l'euthanasie passive (le renoncement aux traitements, à l'alimentation ou encore par le recourt aux opiacées et sédatifs à haute dose) a d'ores et déjà cours dans le paysage médical québécois depuis nombreuses années, pourquoi ne pas en premier lieu développer comme il se doit les soins palliatifs avant de recourir à la pratique de l'euthanasie active? Il est affolant de constater que 77% des Canadiens n'ont toujours pas accès à des soins palliatifs.

Ce n'est pas un hasard si, devant cette carence dans les soins de santé québécois, ils sont nombreux à chercher libération de la douleur - et non de la vie en première instance - par le biais d'une loi encadrant l'euthanasie. Rajoutons que Diane Lafond relevait dernièrement avec justesse que le projet de loi 52 va «à l'encontre même des soins palliatifs, lesquels mourront de leur belle mort avec l'arrivée d'une option de mort plus "expéditive" appelée "aide médicale à mourir".»

Je veux bien entendre qu'environ 85 % de la population sont en faveur de l'aide à mourir en fin de vie, mais quand est-il du consensus contre toute forme d'euthanasie qui s'est exprimé par les intervenants du milieu des soins palliatifs devant la Commission sur le droit de mourir dans la dignité? L'opinion de ces intervenants a-t-il un poids quelconque alors que ceux-ci sont en première ligne avec les possibles futures personnes bénéficiaires de l'«aide médicale à mourir»?

Par ailleurs, on parle énormément de dignité dans tout le débat entourant la fin de la vie, mais est-ce partir digne que de mourir par injection létale? N'y a-t-il pas là une triste et tragique finalité?

La Commission et le gouvernement ont beau s'être montrés rassurants, les appréhensions et questionnements demeurent et invitent à approfondir davantage les discussions. Que dit par exemple le gouvernement du cas de la Belgique, où après 10 ans d'euthanasie légale, plusieurs intervenants et observateurs rapportent une inefficacité de la Commission de contrôle et un glissement pernicieux. Ne nous y trompons pas, une pratique soulevant d'aussi délicats et complexes enjeux, nécessite la plus grande prudence et bienveillance. Ne nous y trompons pas, une pratique soulevant d'aussi délicats et complexes enjeux, nécessite la plus grande prudence et bienveillance.

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