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Pour la libération de David Dulac

04/06/2013 02:24 EDT | Actualisé 04/08/2013 05:12 EDT
SRC

Ces derniers jours, on fait grand cas de David Dulac, cet ex-étudiant de l'Université Laval qui a été accusé de menaces de mort et incarcéré à la suite du dévoilement de son provocant projet de fin d'études. Les réactions sont nombreuses, et souvent très peu flatteuses à son endroit.

Je ne connais pas personnellement David - à peine l'ais-je croisé lors d'une marche nocturne lors du printemps érable-, mais je ne pense pas qu'il mérite tout ce qui lui arrive dernièrement.

D'abord, il y a le traitement médiatique qu'il subit. À mon sens, il y a quelque chose de profondément déplorable dans le fait de présenter ce fait divers avec un tel sensationnalisme, un tel désir de présenter David comme quelqu'un de dérangé, de déséquilibré. Et ce, dans l'unique but de vendre des copies et d'inviter les lecteurs à un voyeurisme maladif.

Concernant l'épisode de la performance où David s'est automutilé, on rapporte par exemple qu'il y aurait eu des blessés, plus précisément «deux étudiants ont été légèrement blessés». Il semblerait qu'au contraire, ce soit faux. Plusieurs personnes qui étaient présentes lors de l'incident expliquent sur les réseaux sociaux que deux personnes ont bel et bien arrêté Dulac durant son geste, non pas par peur qu'il blesse quelqu'un, mais par peur qu'il attente à sa vie, et qu'ensuite, une étudiante l'aurait accompagné pour désinfecter ses blessures. Rien de plus. Peut-être que les deux étudiants qui ont arrêté David durant sa performance ont-ils eu du sang de David sur leur personne, mais de là à parler de blessés?

Une étudiante qui a suivi plusieurs cours avec David a d'ailleurs publié une lettre sur Facebook pour témoigner de ce qui s'est passé lors de l'incident, mettant fortement en doute ce qui a été rapporté ici et là par les médias. Elle écrit au passage que «le but de David était bel et bien de choquer et de provoquer, mais il testait également les limites de son propre corps et la limite du public.» Concernant l'ébauche de projet qui a fait tant réagir, elle affirme qu'elle ne l'en croit pas capable de le réaliser et qu'il n'est pas un homme violent, «il a probablement voulu rire de l'institution présentant un projet aussi invraisemblable et extrêmement choquant.».

Ensuite, il y a le choix de la photo présentant celui-ci. Alors qu'une sobre photo aurait très bien fait l'affaire, voilà qu'on a sélectionné une photo où un sourire presque psychopathe anime son visage. Le fait qu'il porte une pancarte «free hug» rajoute au malaise et au sentiment d'inquiétude recherché. C'est un choix éditorial, mais était-ce bien nécessaire?

Et puis, de l'entretien avec la mère de Dulac dans l'article d'Isabelle Mathieu, paru dans le journal Le Soleil, on retient le geste de «simplement» rapporter que «c'est le comique de la famille», histoire de créer un fort malaise. Puis on laisse tomber concernant la mère: «une menue dame à la voix éteinte», pour renforcer le coté mélodramatique.

Finalement, on aborde brièvement la vidéo d'animation qu'à faite Dulac dans le cadre d'un projet en résumant que l'on peut voir quelqu'un tirer sur des étudiants. Ce qu'on ne dit pas c'est que le vidéo se veut une démo d'un jeu vidéo promotionnel de la National Rifle Association. Le but y étant de jouer un "good guy" (un gardien armé d'école) tirant sur les "bad guy" (les méchants qui tirent sur les enfants de la classe). Je ne m'étendrais point ici sur le discours politique et social derrière l'œuvre, mais tout cela pour dire que la démarche artistique, qu'on peut bien sûr qualifier de morbide, est moins d'être aussi «gratuite» qu'on veut bien nous le faire croire.

Plutôt que de voir David comme un homme dérangé qui aurait mis à exécution sa «performance» de fin d'études, il faut voir dans celui-ci deux choses, un désir de provoquer et un désir de plaire.

Le désir de provoquer qui invite à la réflexion. En effet, le discours du jeune homme est peut-être gravement pessimiste, nihiliste, «gore» et «hardcore», (démonter comment les enfants allaient vieillir dans le monde contemporain pour devenir des adultes amorphes), mais aussi laid soit-il, le discours existe. On peut désapprouver, être dégoûté, choqué - c'est ça le but -, il ne faut pas nier le message et la démarche. C'est d'ailleurs ce qui fera certainement tomber les accusations à son endroit. Le fait que sous les présumées menaces, il y a une dénonciation symbolique, une critique de la société entre autres.

Chez David, il y a également un désir de plaire: une recherche d'attention et d'acceptation des pairs. David aurait été victime d'une très grande intimidation durant sa jeune scolarité et à partir de ce moment il aurait, semble-t-il, adopter des comportements anticonformisme. Un proche de David, s'exprimant sur la page Facebook Libérez Dulac, affirmait que «ce qu'il exprime en art est le reflet de blessures profondes, qui faute de relations sociales enrichissantes, n'ont jamais totalement guéri.» Si David différencie le bien et le mal, et ce qui est légal ou pas, il lui est plus difficile d'entrevoir ce qui est socialement acceptable.

Les événements récents démontrent qu'il est peut-être allé trop loin dans sa démarche provocatrice. Bien que cohérente et s'inscrivant dans un cadre artistique et académique établit, sa démarche devait un jour ou l'autre frapper un mur, conventions sociales et légales obligent. Cependant, il n'y a pas lieu de s'alarmer outre mesure quant à la dangerosité de David. S'il avait été moindrement sérieux, il n'aurait pas pris le risque de s'exposer ainsi.

Ainsi, je ne crois pas que David Dulac ait sa place à la prison d'Orsainville, pas plus que dans un hôpital psychiatrique. Peut-être a-t-il besoin d'une aide psychologique, mais plus que tout, il a besoin du soutien de ses proches.

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