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Gary Klang, poète de la rupture

23/11/2014 08:29 EST | Actualisé 23/01/2015 05:12 EST

Lecture d'une trilogie : Ex-île, Toute terre est prison, Il est grand temps de rallumer les étoiles.

« ... mon écriture est libre comme l'eau dans l'herbe et je vais là où me conduit ma fantaisie... je marche parmi les mots comme dans une forêt vierge, cherchant une issue à mes maux... » Gary Klang in Monologue pour une scène vide.

À chaque séquence dans le temps de création poétique, on assiste à de nouvelles séances d'aventures de l'écriture. Parallèlement, la critique, qui généralement accompagne cette mouvance, est souvent aux aguets de ce moment de déclic de ces nouvelles aventures : ce moment de dilatation de cette chrysalide, ce moment de l'émergence du besoin de questionnement, de renouveau du patrimoine de l'art du langage.

Il y a toujours eu la poésie, mais il n'y a pas toujours eu les mêmes poètes, les mêmes charges de sensibilité et d'esthétique. On ignore ce qu'est une nouvelle esthétique qui se voit naître, mais quand elle se déploie, on sent sa force ; quand elle introduit un autre geste, un nouveau travail du langage, quand elle se détache - parfois avec douleur - du passé aux fins de le transcender sans-ouverture-sans-fermeture, on sent venir un frisson annonciateur, une rupture dénonciatrice des éteigneurs d'étoiles et c'est là qu'on rejoint Gary Klang quand il nous prévient « qu'il est grand temps de rallumer les étoiles... (car) on m'a donné pouvoir de métamorphoser l'impur... »

L'histoire des grands renouveaux littéraires et poétiques nous enseigne les tournants qui ont marqué et balisé par la rupture la trajectoire de l'esthétique avec Rimbaud, Mallarmé, Lautréamont, Breton, Vaché, Soupault, Tzara, Éluard, Aragon ; la beat generation poetry des années 60 : Ginsberg, Bob Kaufman, Corso, Ferlinghetti, Kerouac ; T.S. Eliot et encore plus près de nous, Umberto Eco dans le Nom de la rose... Dans les Antilles, les poètes Aimé Césaire et Magloire St-Aude ont choisi de ne pas suivre les traces du régionalisme des métaphores traditionnelles tirées de l'animisme local - les dieux vaudous - influencées par le paysage culturel créolisant de Ainsi parla l'oncle dessiné par Jean-Price Mars.

Lecteur critique je butinais fiévreusement dans ce patrimoine de la poésie-rupture dans l'espoir de découvrir des œuvres récentes qui proposeraient des projets de rupture avec les zones de confort de la littérarité. C'est ainsi que Idem, textes du poète Davertige, m'a tout de suite fait un clin d'œil, car ce poète n'hésitait pas à mettre le couteau sous la gorge de la parole pour lui faire injonction de dégurgiter des mots, des métaphores-rupture qui agitent jusqu'à la syncope. Mais c'est Ex-île, ouvrage publié pour la première fois en 1987 par les éditions La Vague à l'âme, en France, qui fit grand écho dans le monde littéraire international, plus tard édité en 2003 par Humanitas, pour enfin connaître les rayons des éditions Mémoire d'encrier à Montréal, qui m'a le plus interpellé. Gary Klang m'a intimement recommandé la lecture de ses autres textes, parce qu'ils l'ont tous aidé à vivre au quotidien le cauchemar qui fait vibrer la terre haïtienne dans tous ses songes. J'ai par hasard fait le choix de deux autres textes pour compléter la trilogie : Toute terre est prison et Il est grand temps de rallumer les étoiles.

Certes, à réfléchir sur ces trois livres de poésie, en prenant pour point de départ Ex-île, on est tout de suite convaincu de la maturation progressive de l'écriture au fil des âges ; mais la fascination demeure dans une constante quête : la poésie c'est la parole et toute rupture est dans la parole « ... la poésie est révolte, éclatement, subversion et mémoire... » soutien Gary Klang. En plein dans un renouveau de la poésie, il s'inscrit dans la rupture avec la sémantique du réel qui nous enferme à la manière des mots (in Il est grand temps de rallumer les étoiles), car il faut toujours lutter contre la phrase pour pouvoir agiter de nouvelles pulsions génératrices de chaos qui fonde la parole poétique - parole toujours inachevée - pour pouvoir mieux érotiser l'écriture. Les réflexions sur le langage, qu'inspirent ces textes d'une brillance incontestable, restent consistantes, sereines et les investissements affectifs dans les mots apportent des douceurs précieuses à la lecture de cette trilogie. « ... On m'a donné pouvoir de métamorphoser l'impur... » (du langage)... parole reprise et dans Ex-île et dans Il est grand temps de rallumer les étoiles ; comme la phrase-titre du livre Toute terre est prison est reprise dans Il est grand temps de rallumer les étoiles. Des fois, le désir de Klang pour la rupture nous surprend de façon agréablement extravertie : « ... le poème désormais naîtra du noyau dur... et on trouvera le point où se déroule la phrase... je cherche un nouveau langage dans la nuit des mots... »

L'écrivain Gary Klang aurait tendance à faire valoir que la poésie de la nostalgie - ses premiers poèmes - serait la toile de fond de Ex-île et qu'il aurait dépassé cet état d'âme d'antan dès que le retour au pays natal se serait révélé une distante et inaccessible utopie. Pour ma part, cette poésie de la nostalgie reste fortement attachée à l'idiosyncrasie du poète comme un vœu caché. Cette nostalgie est bien présente dans les trois textes - la nostalgie, ajoute Klang, est un piège que nous tend la mémoire - sous des formes différentes, selon les expériences existentielles qui conditionnent et dirigent le processus de maturation du mens et de la psyché de l'auteur.

On ressent dans Toute terre est prison ces déchirures du poète qui se livre à nous en nous confiant que «... la terre qui m'a vu naître m'emprisonnait en tuant mes rêves... j'écris en quête d'un songe... mon chant se perd s'étiole... même le poème semble vide... nous habitons l'île à la dérive... exilé comme Ovide agonisant d'angoisse... l'exil n'a besoin d'aucun décret... » Si souvent récurrente la thématique de la mer - de l'île donc - confirme la présence permanente du chant de la nostalgie dans ces œuvres de Gary Klang... je m'en irai par les chemins de la mer.

Je m'en voudrais de ne pas inviter le lecteur à jouir de ces poèmes d'Ex-île, de Il est grand temps de rallumer les étoiles, de Toute terre est prison :

Je suis l'enfant

Qui ne veut pas grandir

Je suis

Celui

Qui refuse le monde d'hommes

Je n'ai que faire

Des calculs et des feintes

Laissez-moi dire

Tranquille

Mes rêves intérieurs

.........

L'amour peut-être

Un paravent

Offusquant la lumière

.........

Dans ce monde qui offusque la lumière

Il y a

Il y aura toujours

Le poème

La musique, la chaleur téméraire qui se dégagent de cette quête permanente de transparence et de vérité à l'intérieur de cette rupture justifient la prise de parole du critique qui remue volontairement les cendres du passé dans un effort valorisant de mise en cohérence de ces trois livres de poésie.

Lecteurs à vous de jouer, l'hiver se précise.

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