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Comment en sommes-nous rendus là?

Après 6 ans à travailler avec les Premières Nations, j’en suis à ma dernière fois dans le Nord avant de partir pour un autre lieu. 

14/07/2017 09:00 EDT | Actualisé 17/07/2017 10:35 EDT
Getty Images/iStockphoto
Durant les 150 dernières années, qu'avons accompli pour les Premières Nations?

Meegwetch (merci).

Voici mon bilan introspectif de mes années dans le Nord.

Après 6 ans à travailler avec les Premières Nations, j'en suis à ma dernière fois dans le Nord avant de partir pour un autre lieu. Alors c'est avec le coeur bien rempli que je fais un bilan.

Dans le Nord-Ouest de l'Ontario

Le nord-ouest de l'Ontario, c'est assez difficile. Pour vous mettre en perspective, plusieurs communautés n'ont pas accès à l'eau potable. Les programmes de thérapie de remplacement aux opiacés (Suboxone) sont immenses. Une des communautés a tristement été nommée la capitale mondiale du suicide.

Dans les années 90, une des communautés avait le troisième plus haut taux de diabète rapporté dans le monde. Les taux de fièvre rhumatismale, une maladie causée par une infection à streptocoque du groupe A, une maladie du «siècle passé», y est 75 fois plus présente là-bas que dans la population générale.

Les médecins qui travaillent là-bas sont tous des défenseurs des droits et des militants pour améliorer les conditions des Premières Nations.

Les médecins qui travaillent là-bas sont tous des défenseurs des droits et des militants pour améliorer les conditions des Premières Nations. Malheureusement, malgré leurs revendications, la réponse du gouvernement est souvent trop faible.

La majorité des médecins qui travaillent dans le Nord ont été attirés par les promesses électorales de Justin Trudeau par rapport à la cause des Premières Nations. Mais après bientôt deux ans en poste, il y a peu d'amélioration. C'est un problème très large et complexe, comme nous le rappelle si bien la commission d'enquête sur les femmes autochtones.

Des accouchements plus humains

Il n'y a pas longtemps, il y a eu une petite victoire. Précédemment, Santé Canada ne donnait pas la permission aux femmes enceintes d'avoir un accompagnateur pour l'accouchement. Le père ou un membre de la famille ne pouvait pas être présent. L'accompagnateur pouvait se rendre par ces propres moyens. Mais la plupart des communautés n'ont pas de routes, et le coût des billets d'avion pour voyager dans le Nord est astronomique.

Alors, le père attendait un appel à la maison pour se faire dire « Félicitations. Vous ne pouvez pas le voir, mais vous avez une magnifique petite fille ». Ça devait être déchirant pour le coeur.

Récemment, Santé Canada finance le déplacement de l'accompagnateur de la femme enceinte pour l'accouchement.

Dans un pays moderne comme le Canada, donner des soins humains est un droit de base.

Les gens sont contents, c'est une très belle victoire. Derrière cette victoire se cache le fait que d'avoir un accompagnateur pour un accouchement aurait dû être permis depuis le début. Dans un pays moderne comme le Canada, donner des soins humains est un droit de base.

Si ça a pris 15 ans de bataille pour gagner cette victoire, imaginez combien de temps il faudra pour les combats restants. On parle de décolonisation, de redonner la terre ou le pouvoir aux Premières Nations. D'avoir des centres de santé qui soit sécuritaire culturellement. Le chemin sera long.

Fatigue de compassion

Avec le temps, on s'habitue aux «cas du Nord». Mais des fois, c'est trop. Batailles, trauma à l'arme blanche, suicide chez une jeune de 12 ans. L'urgence est engorgée de cas psychosociaux, de tentatives de suicide chez des jeunes de moins de 18 ans, une personne retrouvée en sang dans le parc.

Les professionnels de la santé perdent leur empathie, on parle de fatigue de compassion.

L'atmosphère est lourde. Les professionnels de la santé perdent leur empathie, on parle de fatigue de compassion. Les travailleurs cessent de faire l'effort supplémentaire pour aider les gens. Puis les gens perdent espoir.

Dans cette chaîne thérapeutique, je ne suis qu'un autre médecin, un autre visage de plus qu'ils ne reverront jamais...

Je vois des jeunes à l'urgence, je les questionne sur leur santé mentale, les garde à l'hôpital ou leur donne un congé avec un suivi pour une thérapie. Mais leur tentative de pendaison, leur «cutting», leur overdose de Tylenol n'est que le symptôme d'un système totalement déficient. Dans cette chaîne thérapeutique, je ne suis qu'un autre médecin, un autre visage de plus qu'ils ne reverront jamais...

Qu'avons-nous fait? Comment en sommes-nous en rendus là?

150 ans du Canada, jour de fête?

Dans l'avion, sur mon chemin du retour, alors que je fais le trajet que je connais si bien, je me demande ce que j'ai vraiment accompli ces dernières années? Comme tant d'autres, je suis venu et je suis parti.

Mes amis tentent de me dire que j'ai fait une différence. Si ce n'est pas de manière systémique, j'ai fait une différence au point de vue individuelle.

Merci, merci. En gros, j'ai mis des pansements. Des petits et des gros.

Alors, après 6 ans dans le Nord, j'ai eu la chance d'explorer le Nord, d'apprendre la langue et de faire des rencontres inoubliables. J'ai aussi eu la chance de me faire ouvrir les yeux, de me faire sensibiliser à la cause autochtone.

J'ai aussi eu la chance de me faire ouvrir les yeux, de me faire sensibiliser à la cause autochtone.

Le 1er juillet, je revenais d'un quart de travail où j'ai traité des gens battus, intoxiqués, suicidaires. Mais j'ai surtout évalué des gens en perte de vie. Déracinés de leur culture. Des gens en dérive.

Cicatrices de notre colonisation et des pensionnats autochtones, les conséquences des traumas intergénérationnels sont présentes plus que jamais.

Les gens avaient leurs drapeaux avec la fleur d'érable, ils étaient habillés en rouge. Je me demandais: « Le 1er juillet, qu'est-ce qu'on célèbre? » Car, durant les 150 dernières années, qu'avons accompli pour les Premières Nations?

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