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L'impasse de l'indifférence libérale

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Nous entamons le 4e des 54 mois du mandat libéral et je dois dire que je m'ennuie déjà du Parti québécois. Ce n'est pas Pauline Marois ou la gouvernance souverainiste du PQ qui manquent à mon quotidien, mais quelque chose de bien plus subtil à décrire.

L'arbre qui tombe dans la forêt fait-il du bruit si personne ne l'entend tomber? Cette célèbre interrogation décrit probablement le mieux la situation. J'ai l'impression que lorsqu'ils tombent politiquement, il n'y a personne pour entendre les libéraux. Même si je recensais les enquêtes de l'UPAC, l'intégrité de Philippe avec Arthur, les déboires de Tony, l'innocence de Julie, leur campagne électorale basée sur la peur avec des phrases creuses en plus de copier l'idéologie de la CAQ rendue au pouvoir, etc. À qui dire tout ça? C'est d'une évidence même qu'ils sont incompétents et manipulateurs. C'est aussi facile à écrire qu'affirmer que les ours chient dans la forêt.

Il faut avouer à l'inverse que le bruit médiatique et social est différent quand le PQ est au pouvoir. Chacun des gestes du PQ semble être amplifié par dix comparativement aux libéraux. Le PQ provoque des réactions, du mouvement politique et des discussions sociales animées. Avec le PQ, on entend l'arbre tomber au ralenti avec chacune des branches qui cassent avec l'écho et des effets spéciaux. Personnellement, je trouve les deux partis aussi mauvais, mais il y a bel et bien deux poids, deux mesures.

Pour les libéraux, les mêmes comportements ou résultats n'obtiennent pas la même indignation médiatique. Je pense aux nombreuses fermetures et pertes d'emplois qui se suivent au même rythme, peut-être pire, que lorsque PQ était au pouvoir. Il n'y a personne dans les médias pour inverser le sophisme et affirmer bêtement que les fédéralistes font fuir les emplois comme la «menace» indépendantiste le faisait même en tout début de mandat péquiste? L'exemple le plus frappant jusqu'à présent demeure cette fameuse cimenterie en Gaspésie subventionnée à environ un million par emploi. Une mauvaise idée du PQ poursuivie allègrement par les libéraux. Dans cette histoire, seulement le PQ aura payé médiatiquement durant l'élection. La confirmation des libéraux s'est effectuée dans le quasi-anonymat le 2 juin dernier.

Même si un ministre se faisait arrêter en direct à télévision pour corruption et gangstérisme par l'UPAC demain matin, ça changerait quoi exactement au point où nous en sommes avec ce parti? Les accumulations d'accusations et de soupçons leur ont rapporté 396 103 votes supplémentaires entre l'élection de 2012 et 2014. Qui pense vraiment qu'un gros scandale à 4 ans de la prochaine élection serait un coup fatal qui réduirait leur base indéfectible d'appuis?

Je me sens submergé par cet océan d'indifférence que le Parti libéral du Québec incarne et exploite à la perfection. C'est quoi être un libéral exactement au Québec? En avez-vous déjà vu un ou une faire un discours libéral en vantant le libéralisme québécois tout en étant capable de défendre fièrement un projet de société libéral pour le Québec, sauf peut-être André Pratte? C'est quoi l'aboutissement de ce truc? Il n'y en a pas. Leur plus grande force est justement d'être la continuité de cette société sans remise en question. Ils n'ont rien à vendre, pas de grands projets ou bouleversements en préparation contrairement aux autres partis sauf la CAQ.

Être un libéral, c'est simplement être là. Au niveau politique, il suffit de traîner avec eux, être avocat, faire partie des gens d'affaires ou même le demander directement pour être candidat. J'ai consulté les pages Wikipédia de plusieurs députés libéraux et c'est incroyable de constater le vide politique que ces gens représentent. Que ce soit Julie Boulet dans sa pharmacie, Sam Hamad, vice-président chez Roche ou Yves Bolduc qui a été nommé ministre avant d'être élu député en 2008 après une défaite cinglante en 2007 contre Alexandre Cloutier. C'est comme si ces gens-là avaient été kidnappés de leur travail pour être député. La magie du Vox populi, vox Dei fait le reste du miracle. Ensuite avec un peu de chance, vous devenez ministre, avez votre clip hebdomadaire à la télévision et le temps vous donnera la crédibilité envers une partie de la population afin que vous soyiez la personne, ou le groupe, idéal pour occuper ce poste.

C'est ce qui arrive à un parti politique dont une bonne partie des votes sont acquis d'avance en se transmettant le billet gagnant de génération en génération comme un héritage. Avec le tour d'avance que les libéraux possèdent avant même le départ de la course, pas besoin d'idées ou d'un programme plus sophistiqué autre que « l'économie et la santé », pas besoin d'avoir des gens passionnés par la chose politique. Du côté des militants, ceux avec des idées capables de défendre le parti m'y paraissent plus rare que ceux capables de faire du spaghetti, du pointage par téléphone et du transport de personnes âgées le jour de vote. Être là, tout simplement...

Cette indifférence généralisée ou aveuglement volontaire des électeur(trice)s du PLQ envers ce parti est dangereux pour plusieurs raisons. Ce parti sait maintenant hors de tout doute qu'il peut traverser toutes les crises possibles avec une perte temporaire de 10% dans les intentions de vote, ce qui est loin d'être un incitatif à être meilleur qu'avant. Il fallait bien lire entre les lignes quand Philippe Couillard insista sur le fait qu'une idée comme l'indépendance ne meurt jamais au lendemain de la dernière élection pour comprendre qu'il utilisera exactement la même formule de peur la prochaine fois. De plus, il aura encore l'arme nationaliste avec les mauvais souvenirs lointains d'une charte des valeurs inachevée pour encore jouer la carte de la peur sur deux fronts, avec bien sûr encore l'économie et la santé comme appâts faciles. Les autres partis peuvent commencer à essayer de défaire ces perceptions et idées creuses dès aujourd'hui s'ils le veulent, ils n'y arriveront pas avant l'automne 2018.

La spirale du cynisme citoyen ne peut que s'aggraver dans ces conditions. La gangrène se propage alors chez les autres partis qui, par mimétisme, adoptent la formule du gagnant. Le Parti québécois fait tout pour cacher son projet numéro un cherchant désespérément la formule acceptable pour dire qu'ils vont gouverner à peu près comme les libéraux en attendant que les sondages grimpent par eux-mêmes. Un parti comme la CAQ arrive dans le décor, étouffe l'esprit de l'ADQ et essaye la difficile mission de se placer entre l'arbre et l'écorce du même vieux boulot. Québec solidaire subira possiblement le même sort avec un choix à faire: attendre que l'essence grimpe à 7$ le litre pour être entendu ou balancer une bonne partie du programme par la fenêtre dans l'espoir de rejoindre plus de gens.

«L'apolitisme conduit, naturellement, à une sympathie vis-à-vis de la politique conservatrice. Le jour de l'élection, si l'apolitique ne s'abstient pas, il vote de préférence pour le candidat qui fait le moins peur, par conséquent pour le défenseur du régime tel qu'il est.» - Alfred Sauvy, Mythologie de notre temps (1971)

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