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Est-ce que le débat gauche-droite est inutile?

10/11/2014 10:21 EST | Actualisé 10/01/2015 05:12 EST

J'ai envie d'écrire ce billet afin de répondre aux arguments que la gauche et la droite ne sont qu'un prétexte pour s'attaquer entre nous, se diviser ou nous faire oublier les vrais enjeux de notre société. Après tout, nous sommes tous le fruit d'une évolution galactique de 14 milliards d'années dans une odyssée génétique spectaculaire où à un moment, environ 10 000 de nos semblables ont survécu des changements climatiques rigoureux pour aboutir tranquillement à cette société avancée technologiquement. Pourquoi alors, dans un si beau et grand projet qui transcende les millénaires et les générations, se déchire-t-on pour des concepts abstraits quand nous faisons tous parti de la même grande famille? Ce n'est qu'une question de perception.

Tout d'abord, tuons un mythe; la cuillère n'existe pas. Pour ceux qui n'ont pas compris le clin d'œil à ce passage du film La Matrice, j'affirme qu'il n'y a pas de gauche ou de droite. Pas au Canada et encore moins Québec, non, il n'y a que le centre et le statu quo ici. Il est là, malheureusement, le piège de la gauche et de la droite. Si vous vous considérez comme faisant partie d'un des deux axes, vous êtes déjà minoritaire ou vous n'avez aucune idée de ce qu'est vraiment la gauche, la droite et même le monstre qu'est le centre. Les 3 grands partis, autant au Québec qu'au Canada, ne sont ni de gauche ni de droite à l'exception peut-être des conservateurs depuis qu'ils sont majoritaires. Ce sont tous des formations de centre gauche à centre droit obéissant comme des automates aux sondages, à l'humeur trimestrielle des corporations et aux agences de notation. Il n'y a même pas de vrai centre pragmatique, la grande majorité des partis étant composés d'un ramassis d'opportunistes pouvant porter un peu à gauche comme à droite avec la même facilité que je décide si je la porte à gauche ou à droite dans mon pantalon le matin.

De plus, avec le centre et ses variantes, au niveau économique, on obtient toujours à long terme un beau mélange du pire de la gauche (des programmes sociaux opportunistes, des subventions inutiles) et du pire de la droite (aucune considération environnementale, lèche-botte corporatiste et coupe aveugle dans le budget).

Il reste l'extrême gauche et l'extrême droite, les deux grandes minorités qui sont elles-mêmes séparées en plusieurs sous-groupes qui n'ont rien à voir les uns avec les autres. Je pense notamment à l'extrême droite morale chrétienne ou l'extrême droite économique, qu'on pourrait qualifier de capitaliste à l'eau de rose ou à l'ancienne. Je me nomme moi-même « militant socialiste », qui est un titre pour faire simple, mais je n'ai aucun problème à affirmer que je fais partie de l'extrême gauche sur l'échiquier politique. Tout ça est éphémère; l'extrémisme d'aujourd'hui est souvent la norme ou la ringardise de demain. Quand le débat sur la Terre ronde ou plate avait lieu, les partisans de la Terre ronde étaient des extrémistes à éliminer. Aujourd'hui, les partisans de la Terre plate ne sont plus que des extrémistes servant de hors-d'œuvre humoristique. Le compromis ou le statu quo n'était pas possible dans ce débat, ne l'est toujours pas et ne le sera jamais. Avec deux visions si différentes, un côté se devait de gagner sur l'autre définitivement.

L'extrême gauche et l'extrême droite (économique) partagent un très grand point en commun, malgré une vision de notre société qui est totalement opposée et incompatible. Entre les lignes, les deux disent exactement le même message ultra simple au centre et aux amateurs du statu quo : « Nous voyons un énorme problème. Comme le Titanic, on va frapper un iceberg et tout le monde s'en fout. Réagissez! » Les deux côtés utilisant la peur, les sophismes, la démagogie et les raccourcis intellectuels plus souvent qu'à leurs tours, j'en conviens. La fin (et la faim) justifie parfois les moyens.

Est-ce que je suis en train de dire que la gauche et la droite devraient s'affronter dans un duel sanglant pour que le vainqueur puisse régner sur les autres pendant 1000 ans? Pas vraiment, mais un jour ou l'autre, la limite du statu quo sera atteinte et il faudra réagir rapidement avant le naufrage.

Globalement, comment ne pas arriver à cette conclusion en constatant les incalculables contradictions de ce système social, économique et monétaire? Elle est vieille comme l'internet cette citation, mais elle ne sera jamais assez répétée : « Celui qui croit qu'une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » - Kenneth E. Boulding, 1973

Plus concrètement, ce graphique représente une prédiction étudiée pendant 30 ans. Elle provient du Club de Rome, qui avait demandé à 4 jeunes scientifiques du MIT de produire le livre Les limites de la croissance en 1972. Ils ont republié une mise-a-jour en 2002. Quelques erreurs ont été décelées, mais l'ensemble du portrait visait totalement juste et présentement, il n'y a aucune raison de douter que les prédictions originales n'aient pas lieu.

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La ligne mauve des ressources naturelles non renouvelables, couplée à la nécessité de maintenir ce rythme de croissance exponentielle pour éviter l'implosion du système économique de l'intérieur, est à elle seule une raison évidente de l'impossibilité de poursuivre sur cette route indéfiniment. Cette courbe descendante représente la glissade que ce sera la fin de l'économie qui est forcée de croître. Le statu quo devra attacher sa tuque solidement.

C'est également à cause de cette courbe que le débat gauche-droite est de plus en plus présent. Le centre n'y voit rien, mais la gauche comprend qu'on ne pourra pas continuer éternellement comme ça. La vraie droite aussi, c'est d'ailleurs pour cette raison que la propagande corporatiste est si forte. À défaut de pouvoir créer des ressources naturelles non renouvelables pour continuer le rêve capitaliste à fond de train, on peut toujours semer le doute avec un peu d'argent bien placé.

Alors si j'écoute les critiques contre le débat gauche-droite, tout ceci créerait de la division entre la population? J'espère bien et je plaide coupable d'y participer activement. Tout divise dans ce monde, de la religion jusqu'aux cocothons à Laval, alors on ne s'en sortira pas avec les deux grands axes politiques de sitôt. Maintenant, l'autre critique la plus souvent entendue serait que ce débat nous fait perdre notre temps afin en nous éloignant des vrais enjeux... Il faudra sérieusement m'éclairer et me dire exactement c'est quoi déjà les vrais enjeux si ce n'est pas ce que je viens d'écrire dans les derniers paragraphes et ce qu'il y a dans le graphique?

Je suis convaincu qu'un jour, nous devrons choisir entre l'économie de croissance ou l'environnement. Choisir de démanteler des industries complètes, des jobs et des revenus volontairement s'il le faut pour éviter une catastrophe écologique ou abandonner tous les filets sociaux un par un pour toujours satisfaire l'appétit de l'économie de croissance. Imaginez deux clans ; un qui désire freiner la recherche du profit maximum des entreprises afin de préserver ce qu'il restera de l'écosystème en se foutant des conséquences sur l'économie, un autre se battant pour enrayer le salaire minimum avec la privatisation du bien-être social, de la police et des soins de santé pour essayer de sauver l'économie en se foutant des conséquences sur l'écosystème. Là vous aurez de la vraie chicane, résultat de 40 ou 60 ans de niaisage et d'immobilisme avec une société sans but réelle. Le compromis, le statu quo, le centre ou le gros bon sens, appelez ça comme il vous plait, ne sera alors plus possible.

Comme aux échecs, il suffit de penser quelques coups à l'avance pour entrevoir que le débat gauche-droite finira en guerre idéologique entre la croissance à tout prix et l'esprit de la décroissance.

Nous les voyons déjà ces déchirements entre la croissance et décroissance dans nos débats de tous les jours. Celui sur le cinéma qu'on commence à avoir au Québec depuis la sortie de Vincent Guzzo l'an dernier est particulièrement intéressant au niveau symbolique. Même sur une question qui semble si anodine, c'est encore la gauche et la droite qui parlent de croissance et de décroissance sans même s'en rendre compte. Pour la gauche, il est normal de continuer d'investir une partie de l'enveloppe culturelle dans du cinéma d'auteur qui est non rentable au box-office en 6 mois, mais dont la valeur artistique sera peut-être encore présente pour des siècles. De l'autre côté, c'est carrément l'inverse, on serait prêt à couper tous les petits films pour vous resservir le même film copié des américains pendant 50 ans. Tant que les recettes immédiates sont supérieures aux dépenses, c'est un bon film.

Je laisse à Christophe Fourel et Olivier Corpet le mot de la fin avec cet extrait de leur article Crise du capitalisme; André Gorz avait tout compris, qui redécouvrait l'œuvre du philosophe 5 ans après sa mort :

« Pour Gorz, il faut oser rompre avec cette société qui meurt et qui ne renaîtra plus. L'enjeu n'est pas la sortie de la crise. Pour lui, ce qui se joue désormais est bien la sortie du capitalisme lui-même. La crise financière actuelle, la crise du travail et la crise écologique forment un tout: elles traduisent l'épuisement du système économique dominant. Il n'est pas possible de les séparer ni de les hiérarchiser. Le capital semble avoir approché au plus près son rêve: celui de faire de l'argent avec de l'argent. Mais la menace d'effondrement du système est telle désormais que tout semble possible, le pire comme le meilleur. Il y a potentiellement, pour André Gorz, une «sortie barbare» ou une «sortie civilisée» du capitalisme. Seuls nos choix collectifs décideront de la forme qu'elle prendra et du rythme auquel elle s'opérera.

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