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La modération a bien mauvais goût

09/06/2013 10:57 EDT | Actualisé 09/08/2013 05:12 EDT

À croire quelques chroniqueurs-corporatistes, la gauche au Québec n'aurait jamais eu un tel monopole sur les tribunes politiques ou médiatiques. Par cette tendance sur l'axe, au Parlement, on réfère à Québec solidaire et au Parti québécois. Ce qui ne peut que faire sourire à bien y songer, car pour les premiers, deux élus ne font pas un bien grand poids face aux ténors de la droite, et pour le PQ, si voilà le visage d'une gauche en santé, autant affublé Harper du quolibet d'écologiste.

Tandis que les «honnêtes travailleurs-payeurs de taxes», que «la majorité silencieuse» et autres totems de la droite populiste voient supposément leurs indignations s'exprimer au travers des mugissements de quelques radios-poubelles, disons que la voix de la gauche traditionnelle (entendre anticapitaliste) peine à trouver preneur parmi les grands médias. Et si cette position a le malheur d'être, ou même seulement considérée comme étant plus radicale, elle subit la marginalisation, se fait varloper en chœur ou simplement bâillonner. Souvent faute de moyens.

On ne peut nier l'impact grandissant et bénéfique des médias alternatifs et sociaux, offrant aux postures idéologiques honnies l'occasion de se faire valoir et d'être examinées; mais force est d'admettre que leur impact demeure moindre face aux tentaculaires consortiums privés lorsqu'un débat de société est régi par ces derniers. Ce sont ces mêmes intérêts économiques qui, ayant accaparé la vaste majorité des moyens de communication, imposent ainsi les principaux acteurs et leurs répliques, dictent les règles du jeu, réglementent le droit de parole et contrôlent la formation de l'opinion publique.

Bien que ces corporations se fassent compétition sur l'arène financière, leurs objectifs demeurent identiques: accroitre leurs capitaux et préserver leur réseau d'influence. Ils prêchent donc tous (à degrés variables) pour un dogme universel: les vertus du capitalisme et l'absence d'alternative à ce dernier ou l'utopisme de ses détracteurs.

Il suffit de constater la méfiance que suscitent les mots socialisme, anarchisme et communisme, en Amérique du Nord, tant ils ont développé, à force de désinformation et de diabolisation, une connotation injurieuse et quasi hérétique aux États-Unis, pour comprendre l'efficacité de la parole unique. Ou ici, sur la scène fédérale canadienne, bien que son agenda ait évacué depuis un moment déjà toute appartenance au socialisme, mis à mal par la dictatoriale économie de marché, le NPD, tout récemment, biffait le terme de sa constitution, question d'être au goût du jour.

Autant à une certaine époque, les canards locaux, les quotidiens ouvriers, les journaux communistes et autres feuillets idéologiques offraient une diversité d'opinions politiques, autant la concentration actuelle des médias entre les mêmes mains avides de contrôle nous enferme dans une ère au ton inique. Certes, les lignes éditorialistes divergent dans leur approche; certaines sont plus conservatrices (Journal de Montréal), d'autres plus libérales (La Presse) et de rares expriment encore des valeurs «sociales-démocrates» (Le Devoir), pour user du Québec comme exemple. Mais, immanquablement, aucun de ses journaux, ni même Le Devoir, ne prend une position ferme contre le capitalisme, l'économie d'entreprise ou le «laissez-faire» économique, name it.

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Les 7 géants des médias au Canada


À l'occasion, on critique vertement l'adoption d'une loi, on ridiculise les paroles maladroites d'un bouffon élu, un scandale fait gonfler l'audimat, mais jamais le système même n'est attaqué. Cette unicité du fond du propos, de couleur différente en surface, nous donne cela: un discours modéré intentionnellement. Une fausse objectivité qui préserve l'intégrité du régime politique, qui prône un statu quo dont jouissent les pouvoirs en place.

La fabrication du consentement, disait Chomsky. Une machine à propagande bien graissée.

Exemple, les changements climatiques. Malgré un consensus qui trouve écho chez 97% des climatologues, à savoir que l'activité humaine est directement liée et responsable du réchauffement de la planète, on s'acharne plutôt à souligner qu'il n'y a pas l'unanimité au sein de la communauté scientifique s'intéressant et étudiant la question. Et ce, pour un risible trois pour cent. Une désinformation qui permet de poursuivre des politiques environnementales irresponsables, la déréglementation de l'exploitation des industries et une soif de croissance économique suicidaire.

Une population bien informée risque de prendre une position plus critique et tenter d'influencer le gouvernement, tandis que des gens bernés ou tenus dans l'ignorance sont condamnés au rôle de spectateurs passifs. Rester assis et fixer un bête téléviseur, alors qu'on cambriole dans la pièce d'à côté. Voilà le danger d'un discours résolument modéré.

Et l'heure n'est justement pas au désengagement! L'épidémique consécration de l'individualisme, du cynisme et du citoyen devenu un vulgaire consommateur n'aide certes pas; la confiance envers les institutions existantes est à un niveau de décrépitude inégalé. Mais les défis et les conséquences de l'inaction sont trop grands pour procrastiner plus longtemps. Que ce soit les préoccupations écologiques, l'écart s'élargissant entre les riches et les pauvres, la dette du Sud, les crises économiques vouées à la prolifération, les raisons d'exiger des changements drastiques sont nombreuses.

Heureusement, à constater la naissance depuis quelques années de mouvements progressistes un peu partout, à voir l'utilisation astucieuse des réseaux sociaux pour contrer la censure et les mensonges des médias de masse, à admirer la résistance de ces indignés et le soutien qu'ils se témoignent, il n'y pas lieu de se décourager. Non seulement l'espoir persiste, mais peut-être survivrons-nous à la modération de nos idées.