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Histoire de bar

30/03/2013 11:30 EDT | Actualisé 30/05/2013 05:12 EDT
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File photo dated 01/12/06 of a man drinking a beer as Chancellor George Osborne gives his annual budget speech today.

Les réfugiés

Dans ma jeunesse naïve et innocente, on fréquentait, les potes et moi, une taverne de quartier, un tripot miteux que l'on chérissait. Je ne la nommerai pas, par respect pour l'établissement, et pour ne pas gâcher la journée d'un patron clément envers les mineurs assoiffés qu'on était. Mais pour le jeu, elle se trouve près d'une épicerie, au coin d'une ruelle et dans un quartier autrefois populaire.

De belles briques ocres, des machines à loterie, du bois écorché partout, une table de billard qui penche à l'Est, une murale délavée, des photos d'Elvis, de Zappa pis de vieux boxeurs, des soirées karaoké où ça chante du Sinatra pis du Gerry: la place rêvée pour des jeunes en manque de pilosité. Les barmaids, deux sœurs siliconées et maternelles, qui disaient à tous qu'on était leurs plus beaux, leurs meilleurs; elles nous avaient à la bonne, les jeunes marginaux qui juraient dans le décor avec leurs fausses pièces d'identité minables, au cas où on ne réussirait pas à esquiver une descente policière inopportune. Seul bar à nous accepter, à tolérer des néophytes de la bibine, toujours paumés, vomissant abondamment, certains encore puceaux et ce n'est certes pas là qu'on allait rencontrer Dulcinée.

La faune ne manquait pas d'exotisme, ça regorgeait de timbrés et de glandes surchauffées, de cerveaux cramés. La vieille Monique qui trinquait sévère, toujours à commander deux bocks de blonde à la fois; une autre en pyjama, survoltée, rouspétant sans cesse, le visage convulsant sous les tics; Mohamed dit «la Mouche», qui tripotait tous les fions et qui un jour disparut, laissant une ardoise bien grasse; Sasha, qui arrêtait de boire tous les jours, qui se souvenait toujours du nom de mes potes mais jamais du mien; les vendeurs de poudre, qui s'occupaient de la sécurité et de garder tout ce beau monde bien défoncé, préservant ainsi la paix sociale; pis tous les autres ivrognes, les piliers de bar, qui voulaient tout oublié, mais n'y parvenaient jamais, les couples qui s'engueulaient, se griffaient, se dérouillaient, se hurlaient dessus, s'envoyaient chier puis se pleuraient dans les bras, réconciliés, d'autres loques pis nous autres...

La petite gloire...

Il y a un soir, avec mon pote Vincent, on avait foutu une méchante raclée au billard à un humoriste connu. Deux parties de suite, on avait vidé la table, impassibles et sérieux, à se la jouer, fiers d'être jeunes et anonymes. Le gars nous a félicités, beau joueur, sympathique, sans accepter notre offre de revanche un brin baveuse. Il a mangé une langue de porc (un truc qu'aucun habitué ne ferait, question d'hygiène, en connaissance de cause), bu une téquila pis est parti, nous laissant savourer notre gloire éphémère devant une grosse froide pis la lutte à la télé. Une autre fois, des amis avaient organisé un spectacle pour leur groupe métal: des poilus partout, deux ou trois groupies, des cégépiens traumatisés, un type qui exigeait que l'on crache sur sa camisole, ça hurlait comme des enragés, la scène s'était une planche de bois reposant sur des caisses de bières vides, les membres du band étaient ivres morts, le son grinçait, une hostie de réussite!

Je tartine épais de nostalgie, mais il y a des soirées où l'on entendait moins à rire, où le romantisme de la pauvreté s'effritait, les masques tombaient. Plus d'illusion, la merditude des choses, les ivrognes qui malgré tout ce qu'ils ingurgitaient, toute la dope qui leur colmatait les narines, à réprimer les humiliations, les échecs, les rebuffades du destin, la dépression chronique, ils explosaient à l'occasion. T'as beau leur dire que c'est lâche l'alcool, que c'est fuir la réalité, mais depuis un bon repas, un emploi simili-intéressant et qui ne te détruit pas le goût de vivre, on manque des fois de recul. Des jugements de valeur un peu faciles. À force de te battre pour des miettes; des fois, l'exutoire, il est moche et bruyant.

...pis la misère noire

C'est là que j'ai vu pour la première fois un pauvre type se faire esquinter sévère. Au bout de la ruelle, à un coin de rue du bar, il y avait un crack house. Un immeuble sordide, délabré ne rend pas justice à l'état de décrépitude dans lequel vivaient les résidants. Occasionnellement, certains des gars venaient jusqu'au bar, mais l'atmosphère devenait vite tendu, deux écosystèmes qui ne souffraient pas de se côtoyer.

C'était un soir de semaine, Vincent et moi on était au billard, deux ou trois vieux bonshommes ruminaient au comptoir pis le vendeur de poudre buvait, seul à sa table. Le gars est entré dans le bar, déchiré, les pupilles dilatées comme des deux piastres, vacillant et les gestes confus. La barmaid le regardait avec appréhension, il cria qu'il voulait une bière, ce qu'elle lui refusa: elle ne servirait pas un type à ce point magané. La réaction fut immédiate et laide, il cria de plus belle et voulut se servir lui-même, se jetant sur le comptoir, au grand dam de la barmaid qui tenta de le repousser.

Entre-temps, le vendeur de dope s'était levé, dirigé vers nous; il avait enlevé une de ses chaussures, sa chaussette, puis avait déposé un huard là où se trouvait la boule blanche. Il se précipita vers le type, l'empoigna, peut-être qu'il lui somma de déguerpir, de foutre le camp, qui sait? Tout se passa si vite; qu'importe, un bruit de coquille, de noix que l'on brise résonna et le junkie s'écroulait, sa tête qui donna sur le linoléum froid, le vendeur tapa à plusieurs reprises avec la boule. Personne ne bougeait, on regardait tous avec un air niais, sans souffler mot, juste le bruit des coups sans riposte, du halètement de celui qui cogne, d'un gars paumé qui se vengeait sur un autre gars paumé, le jukebox qui fredonnait un air connu...

Mort d'une époque

Il y a deux ou trois ans, un magazine culturel montréalais a publié une rubrique sur les dix tavernes les plus crades en ville, la nôtre y figurait. On y vantait les charmes d'un bar authentique et vieillot, que les modes n'avaient pas bouleversé, que le temps n'avait pas altéré. Merci et félicitations les dénicheurs de trésors! Depuis, c'est plus pareil: les mœurs et us ont changé, les marginaux ont été remplacés par des jeunes branchés en manque d'originalité, de prolétariat, à espérer devenir Chinasky à la place de Bukowsky. La bière est devenue chère, il y a désormais foule, les rats ont pris le navire. Sans le vouloir, on a refoulé les parias encore un peu plus loin, évincés de leur sanctuaire. Au moins, le patron fait finalement du gros profit, c'est une forme de consolation, j'imagine...

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