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Bibi et le Grand Prix

15/06/2013 11:01 EDT | Actualisé 15/08/2013 05:12 EDT

C'est avec une curiosité morbide que je suis passé dans le coin des rues Peel et Crescent durant le Grand Prix, en mission d'observation, presque anthropologique, bardé de préjugés à confirmer. J'avoue sans gêne que ce sport de multimillionnaires, non seulement me répugne, mais m'apparait ridicule. Je n'ai jamais compris l'intérêt d'admirer des gosses de riches s'exploser au volant de bolides déchainés, ni l'enthousiasme du partisan à supporter une écurie automobile qui n'est rien d'autre qu'un spot publicitaire sur roues.

Ceci dit, cette immersion au milieu des clients grisés parcourant les kiosques, ceux-ci tenus par des escrocs endimanchés, des promoteurs sans scrupule exhibant des bimbos en mini-jupe, m'a dressé un portrait douteux et pervers. Un tableau qui peine à justifier les subventions exigées par Ecclestone et les doléances de la Chambre du commerce du Montréal métropolitain.

Ce texte est la première partie d'une série originellement parue sur Laplusgrandegueule.com. Pour lire la deuxième partie: Plus Nascar que caviar, par Brice Dansereau-Olivier.

Dès l'entrée sur le site, il y a toutes ces tronches rougies par la bière, le soleil qui plombe et les excès de bouffe. Ce sont pour la plupart des hommes dans la quarantaine et la cinquantaine, venus sans la famille pour ripailler. Parmi eux, une trâlée de banlieusards américains, les chanceux de la classe moyenne qui n'ont pas vu leur maison se faire saisir depuis 2008 et qui viennent continuer la fête à crédit chez les French Canadians. Durant la journée, ils se pavanent, salivant devant des voitures dispendieuses entretenues par des palefreniers modernes aux cheveux lissés et aux souliers de cuir pointus. C'est une clientèle avide et capricieuse, mais prête à dilapider copieusement. Ils boivent du champagne cheap qui coûte cher, bouffent au centre-ville, remplissent les bars de danseuses et se tapent des pauvres filles importées par les proxénètes locaux.

Il y a aussi les types aux airs mafieux, en costard-cravate, qui observent avec mépris les gens se presser pour lorgner la marchandise mise en valeur. Des femmes chiquement vêtues, au maquillage gras et épais, au teint jaune-orange, bronzées jusqu'à la tumeur, qui fument de longues et fines cigarettes sur des terrasses climatisées, l'air blasé. Les jeunes gars qui affichent leurs tatouages usinés, leurs biceps découpés, leurs lunettes sport et leur copine plastique, seins refaits et Botox plein la gueule. Et finalement, les quelques parents avec leur marmaille, s'extasiant devant ce centre d'achat à ciel ouvert, la bouche entreouverte devant les chars au capot lustré, les nichons qui promeuvent Ferrari et les stands sponsorisés.

C'est le culte du divertissement, de la consommation frénétique, du luxe grossier pour le luxe grossier. Un Veau d'or bruyant, polluant, machiste et qui ne cherche qu'à s'enrichir sur le dos de ses fidèles adhérents.

Le billet se poursuit après la galerie

Festivités du Grand Prix


Bref, tandis que la ville subit le vrombissement assourdissant des voitures de course, c'est la frénésie qui fait pleuvoir les fameuses hosties de retombées économiques tant vantées, dont ne profite principalement qu'une poignée de riches restaurateurs et hôteliers. Ces mêmes entrepreneurs qui tremblent d'effroi dès que Bernie pavoise sur la possible mort du Grand Prix de Montréal, puis qui mettent la pression politique et médiatique sur l'urgence de préserver cette orgie commanditée.

D'ailleurs, les images publicitaires sont omniprésentes. Tellement, qu'on finit par avoir des étourdissements, bombardé qu'on est par tout ce marketing, ces slogans et ces images de fantasmes matérialistes. Tout est sujet à ne devenir qu'un socle pour un logo, sans exception, y compris l'Humain. Les touristes arborent tous une marque, sur leur chandail, leur veston ou leur casquette, se transformant bêtement en panneaux afficheurs: à la fois l'image, la réflexion et le miroir. Un mariage étrange de voyeurisme et d'exhibitionnisme. Qu'importe, les caisses enregistreuses se goinfrent.

Mais le paroxysme de l'obscénité, ce sont ces deux jeunes filles plantées devant une bagnole blanche, derrière un cordon de velours pourpre. Elles n'ont pas plus de 20 ans, les yeux fatigués et mornes, sans expression, les deux portant une robe identique, la même coupe de cheveux, le même triste sourire Crest, sans conviction. Tandis qu'un bellâtre charme les passants, les filles se contentent de rester muettes et de poser en nymphettes. Un groupe de badauds s'entasse devant elles. Dès l'instant où l'un d'eux lève son Kodak, sur ordre du patron, elles ont le réflexe prompt et conditionné: les mains sur les hanches, les pupilles qui se dilatent et le dos qui se courbe. La posture mannequin et les flashes qui éblouissent tout ce laid monde, sauf nos deux accessoires scintillants qui ne sourcillent pas malgré le mitraillage lumineux. Mais dès que le bruit des caméras s'estompe, les jeunes filles retrouvent leurs figures maussades et résignées. C'est le commerce des âmes.

En somme, ce n'est pas ma visite impromptue sur le site touristique qui m'aura réconcilié avec les bouffons de la F1. Et je refuse l'argument insipide que je n'ai qu'à l'ignorer, à fermer les yeux et à m'en dissocier. Cet évènement ayant des incidences économiques et sociales importantes partout où il s'implante, il serait débile d'assumer sa position vis-à-vis du Grand Prix comme le simple choix d'un consommateur. À moins que je n'ai rien pigé à ce que signifie l'expression «encourager l'économie locale», et qu'il s'agisse plutôt de cela: soutenir l'enrichissement d'hommes d'affaires ripoux et engraisser des ogres corporatifs.

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