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La gratuité scolaire - place au débat

09/02/2013 04:52 EST | Actualisé 11/04/2013 05:12 EDT
AP

Tout d'abord, loin de moi l'idée de convaincre, ici, notre gouvernement de se diriger vers la gratuité scolaire. Le Parti québécois n'a jamais vanté les mérites de la gratuité scolaire, ni même du gel, d'ailleurs. Il a porté, si je me souviens bien, son petit carré rouge du bout des lèvres, presque mal à l'aise, coincé entre le devoir qu'il avait d'appuyer les étudiants et son envie ardente de se nettoyer de toute association avec les mondes étudiant et syndical, dont il s'était pourtant toujours fait l'un des plus grands défenseurs.

Je me souviens de cette image qui circulait récemment, une publicité du PLQ durant la campagne électorale de 1960, qui vantait les mérites d'une population instruite et, du fait même, faisait l'éloge de la responsabilité d'un gouvernement et de toute une société à combattre l'ignorance en créant des incitatifs à l'éducation, au savoir, au perfectionnement. Parce qu'il existe des mesures qui permettent aussi de conserver ce savoir au sein de la société québécoise et d'en faire profiter les quelques millions de Québécois qui la composent. N'est-ce pas là aussi une certaine forme d'indépendance ou, du moins, de liberté et d'émancipation collective?

Le Parti libéral de Jean Lesage, qui avait inscrit dans son programme électoral la gratuité scolaire en 1960, a pris aujourd'hui, un chemin bien différent. Il a abandonné la lutte pour le peuple québécois au profit d'une élite bien nantie, confinée dans le confort du « it takes money to make money ». Qu'est-il arrivé aux autres? Ils ont rejoint les rangs du Parti québécois, propulsé au pouvoir après la Révolution tranquille, au moment charnière où on se réconciliait avec l'État et où on se rappelait qu'il existait un contrat social nous liant l'un à l'autre. Qu'est devenu le Parti québécois quelque 40 ans plus tard?

On a accusé souvent Option nationale et Québec solidaire d'empêcher de rendre au PLQ la monnaie de sa pièce en divisant le vote. Pourtant, ces deux partis sont les seuls qui proposaient la gratuité scolaire et remettaient la question de l'éducation au cœur des grands débats de la société moderne. Aucun des partis « susceptibles de prendre le pouvoir » ne s'était doté de cette responsabilité envers la population québécoise. Même lors des débats télévisés, la question de l'éducation ne semblait pas être un enjeu important, comme si ces milliers de personnes avaient déambulé dans les rues du Québec dans le silence le plus complet, comme un peuple invisible.

La peur du débat

À mon sens, ce qui est le plus grave, ce n'est pas que le Parti québécois, ou ce qu'il est devenu, écarte l'option de la gratuité scolaire; nous le savions déjà. Le plus grave, c'est qu'il ferme la porte au débat.

On a connu dans les dernières années un Parti québécois déchiré, torturé par ses membres (et ses députés) qui ne retrouvaient plus cet espace de débat, pourtant toujours si caractéristique d'un PQ aux forces opposantes. On peut aussi se souvenir de ce Congrès 2010 du PLQ où on avait refusé d'appuyer la proposition d'un militant de mettre sur pied une commission d'enquête sur la corruption dans le domaine de la construction. Quand un parti politique ne sait pas jongler avec la délicate notion de débat en son sein même, il y a fort à se questionner sur sa capacité de favoriser la démocratie dans la société.

Soit on valorise et favorise la démocratie, soit on la contrôle en lui donnant seulement les subtiles apparences d'un espace citoyen libre. Dans ce dernier cas, on s'assoit sur une bombe à retardement, en espérant qu'elle éclate une fois que nous ne serons plus au pouvoir.

Quelques notions de droit international

Depuis 1976, le Québec est lié au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, qui stipule entre autres que :

13. 2. Les États parties au présent Pacte reconnaissent qu'en vue d'assurer le plein exercice de ce droit [de toute personne à l'éducation] : c) L'enseignement supérieur doit être rendu accessible à tous en pleine égalité, en fonction des capacités de chacun, par tous les moyens appropriés et notamment par l'instauration progressive de la gratuité.

Il y a eu ce pacte international, puis le printemps érable, qui a fait surgir la question de la gratuité scolaire à maintes reprises, puis les recommandations étudiantes en ce sens, notamment celles de l'ASSÉ, et, finalement, un Sommet sur l'enseignement supérieur, tout indiqué pour débattre de la question. Que faut-il de plus pour convaincre le gouvernement qu'il est plus que temps d'aborder le sujet?

La mondialisation effrénée du dernier demi-siècle a transformé l'homme et son rapport à la cité. Il est maintenant temps de revoir le cadre économique, mais surtout idéologique des sociétés modernes. Le débat sur l'éducation, pour qu'il ait lieu foncièrement, doit répondre à la question de « qu'est-ce que l'éducation? » plutôt que celle du « combien ça coûte? ». Sans cette prémisse de réflexion, toutes les issues de ce sommet seront vaines et superficielles.

L'article 13 de ce traité rappelle que « l'éducation doit viser au plein épanouissement de la personne humaine et du sens de sa dignité et renforcer le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales ». Il ajoute que « l'éducation doit mettre toute personne en mesure de jouer un rôle utile dans une société libre ».

Il est de la responsabilité de notre gouvernement non seulement de veiller à tendre vers la gratuité scolaire, mais d'accorder à sa population le droit de débattre de cette question pleinement et librement sur la place publique. Parce que le principe de la gratuité scolaire n'est pas nouveau, il est enraciné dans la responsabilité d'État du Québec. Mettre sur pied de faux lieux de débats pour calmer les foudres ne saura qu'engourdir temporairement une fièvre vive, et ardente, qui ne saurait que resurgir, tôt ou tard.

« Quand on n'est pas digne d'avoir des opposants, on a des révoltés. » - Jean-François Revel

Les étudiants ont regagné leurs sièges, les professeurs leur tableau, parce que l'hiver arrivait sans doute, mais aussi parce que nous avons cru, l'espace de quelques mois, que nous aurions enfin un espace où débattre librement. Nous nous sommes laissé étourdir, une fois de plus. L'odeur de la grève se fait sentir à nouveau, parce que, il me semble, le printemps est presque déjà à nos portes.

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Daniel Turp. « Gratuité scolaire et droit international - Le Québec viole son engagement d'instaurer progressivement la gratuité de l'enseignement supérieur »