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La mauvaise féministe

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Je lisais récemment sur Feminist Current un énième article sur la menace que constitue le retour de la féminité glorifiée pour le féminisme (lire ici un certain féminisme, généralement radical et érudit). *Bâillement*. Ces articles, et les commentaires qu'ils suscitent, vont généralement comme suit: des féministes aguerries s'inquiètent de la popularité du féminisme et accessoirement du fait qu'on ne peut être une vraie féministe et aimer ou pratiquer [insérez ici un élément lié à la culture populaire, à la mode ou à la féminité performée]. Bien qu'elles recèlent des arguments forts valables, ces prises de position m'apparaissent être des réactions échaudées à des menaces grossièrement surévaluées.

En effet, ni Beyoncé, ni la popularité des #selfiesféministes, ni le consumérisme à saveur féministe ne constituent des menaces patentes à la survie du féminisme avec un grand F. Si elles témoignent d'une dilution du concept dans l'océan médiatique, ces occurrences ne sont rien d'autre que des produits dérivés ou encore, l'expression d'un féminisme néolibéral. Davantage qu'une menace qu'il faudrait combattre, l'existence de cet autre féminisme, et de femmes s'identifiant à lui, m'apparaît être signe de la polyvalence du féminisme et de sa capacité à alimenter les aspirations de femmes de diverses conditions. De plus, mon expérience personnelle du féminisme me porte à croire qu'une doxa rigide n'est pas nécessairement garante d'un féminisme radical mais risque plutôt de dissuader et d'exclure certaines femmes, sur la base de leur apparence ou de leur littératie féministe.

Soyons clairs: je ne pense pas que la féminité soit opprimée, ce sont les femmes qui le sont. Je pense que la féminité est une façon d'être - forgée à l'aune du patriarcat, il est vrai - qui ne devrait être ni encouragée ni découragée. Je pense aussi qu'être une femme ce n'est pas «fun» mais tragique. Je ne veux pas apprendre l'auto-défense, je veux qu'on ne me viole pas. Je ne veux pas négocier, convaincre ni être gentille, je veux être égale. Je n'ai pas besoin de m' «empowerer», j'ai besoin qu'on mette fin aux relations de pouvoir. Je crois qu'il faut ne jamais oublier ces choses, les répéter, les exiger. Mais je crois aussi qu'on arrive à ces conclusions, que c'est un cheminement et qu'il ne peut se faire dans l'exclusion et le mépris qui suintent des prises de position anti féminisme «girly».

Exclure ou rallier

L'attitude de repli identitaire que je perçois de la part de certaines femmes face à la menace d'un féminisme édulcoré pose plusieurs problèmes. D'une part, il semble que l'on juge ce féminisme comme nuisible, balayant du revers de la main son caractère accessible et attractif. D'autre part, on disqualifie ses tenantes plutôt que d'accepter leur cheminement comme valide et légitime et de les considérer comme des égales. Si je comprends qu'on ne veuille compromettre le message ou les revendications pour faire plaisir au plus grand nombre, je trouve inquiétant de constater à quel point ces réactions semblent davantage vouloir exclure que rallier.

Il est rare de naître féministe et d'avoir en soi la révolte qu'il faut pour s'arrimer à cette lourde et déprimante tâche qu'est celle d'être du côté des opprimées (et ce, même si on en est). C'est ce qui fait que beaucoup de femmes préfèrent ne pas se dire féministes. Pour ma part, durant mes premières années de militance, l'image d'un féminisme revêche et sérieux dont je ne connaissais que les clichés me faisait dire qu'il ne me concernait pas. Ô que je l'ai répété ad nauseam ce laïus «Moi ? Je ne suis pas féministe, je porte des talons hauts».

Abandonner quelque chose d'aussi ancré dans ma personne - mon apparence - pour une idée que je comprenais mal? Non merci. Ce sont des amies plus âgées et affirmées dans leur militantisme qui m'ont convaincue que je pouvais rester moi-même - talons hauts et décolletés inclus - et, qu'être féministe, je l'étais que je le veuille ou non. C'est dans le cœur et dans la tête, pas dans les talons.

J'aurais donc tendance à penser qu'être amenée au féminisme par quelque chose de plaisant (un féminisme «positif» ou «pop») ou par un modèle qui nous ressemble (amie ou vedette) ne peut pas être une mauvaise chose en soi. Considérant la diversité des femmes et l'intersectionnalité des oppressions qu'elles subissent, l'existence de modèles variés - autant en adéquation qu'en porte-à-faux avec les stéréotypes de genre - s'impose. C'est ensuite, une fois que l'on s'identifie au féminisme, lorsqu'on se permet de porter le blason, que l'on peut réellement commencer à apprivoiser la bête. C'est l'étape du «Je suis féministe mais ...». On réfléchit sur nos comportements, on teste nos relations, on gère nos dissonances cognitives. Plus on se dit féministe et plus on s'informe, plus on remet en question ce qu'on tenait avant pour acquis. On découvre d'autres féminismes et d'autres féministes. Notre pensée évolue. C'est sain.

En ce sens, je ne crois pas qu'il faille s'en prendre avec autant de véhémence à la popularité du féminisme et à ce féminisme à la fois girly et irrévérencieux véhiculé par nombre de starlettes des réseaux sociaux. Je le vois comme une porte d'entrée, une introduction aux mots et aux idées qu'il sous-tend. Et si certaines désirent rester dans l'entrée, c'est leur choix, et je les préfère quand même là que dehors.

Un cercle d'initiées

Malheureusement, j'ai l'impression que la menace qui inquiète vraiment, ce n'est pas tant qu'il ne s'agit pas de la bonne façon d'accéder au féminisme mais bien que ce ne soit pas de bonnes féministes qui joignent les rangs.

En effet, ce qui semble déplaire, dans la popularité du féminisme, m'apparaît être, justement, son caractère populaire, le fait qu'il devienne accessible et souillé par les mains vernies de n'importe quelle femme. Devenu bien commun, le féminisme est en effet perverti mais aussi usité, apprivoisé, descendu de la tour d'ivoire où trop souvent les idées s'empoussièrent sans vraiment vivre.

Le problème, c'est que les critiques émanant des «vraies» féministes ne s'adressent pas à celles qu'elles critiquent parce que celles-ci sont à priori disqualifiées. Ainsi, loin de nous engager dans un débat d'idées, ces critiques invitent au commérage. Cette attitude condescendante envers celles qui ne respectent pas les codes d'un certain féminisme n'a pas sa place au sein d'un mouvement anti-oppressions. Encore une fois, loin de moi l'idée de me satisfaire d'un féminisme capitaliste ou essentialisant. Il y a plus au féminisme que la sororité, l'exaltation du féminin et l'achat de produits vantant notre fierceness. La critique est saine, mais elle ne devrait pas exclure de facto son objet. Pour paraphraser l'anarchiste Gustav Landauer, le patriarcat n'est pas quelque chose qu'on peut écraser pour le détruire. Il s'agit d'une relation entre humains et on le détruit donc en entrant différemment en relation. Le paternalisme au sein du féminisme, non merci.

Plutôt que de gaspiller temps et énergie à tracer les limites d'un féminisme élitiste et de radoter entre vraies (ou vieilles ?) féministes de qui se mérite le titre, pourquoi ne pas investir ces nouveaux lieux de féminisme et engager la discussion avec ces nouvelles féministes sans préjuger ni de leur position - qui peut être le fruit d'une réflexion éclairée - ni de leur capacité à comprendre des propositions plus complexes? Si le féminisme pop séduit par sa facilité, le féminisme radical devrait savoir convaincre par sa logique et la force de son discours.

Le charme discret du deuxième degré

Parlant de paternalisme et d'élitisme, j'aimerais souligner un élément qui me met particulièrement mal à l'aise dans le discours anti féminité performée. La majeure partie du temps, conscientes de leurs propres dissonances cognitives, ou soucieuses de celles de leur interlocutrices, les tenantes de ce discours admettent, en conclusion de leur diatribe, qu'on peut, quand même, porter du vernis à ongles et être féministes, en autant qu'on soit consciente de notre aliénation. Ainsi, tel un anarcho-hipster instagrammant son burger chez McDonald, la vraie féministe™ peut elle aussi se gâter une mani-pédi à condition, bien sûr, que celle-ci soit faite dans le plus pur deuxième degré.

Deux choses m'irritent profondément ici: que l'aliénation consentie soit considérée plus bénigne que celle que l'on ignore (ne serait-ce pas plutôt le contraire?) et que l'on se considère être l'étalon-maitre de la dérision. Préjuger que «l'autre», au contraire de nous, est confinée au premier degré, n'ayant ni les outils ni le recul pour comprendre les implications de ses actes, est d'une arrogance sans nom.

Il serait également malavisé d'ignorer que la performance de la féminité, en ce qu'elle révèle le caractère construit - et donc déconstructible - de la féminité, constitue une excellente base pour s'en libérer. La féministe deuxième degré n'hésite pas à profiter de cette opportunité, prétextant la plaisanterie, voire l'expérience sociologique. Cette performance est toutefois une arme à double tranchant car elle contribue à l'aliénation de l' «autre», la spectatrice, aveugle à la gymnastique intellectuelle par laquelle un pédicure devient émancipatoire. Ainsi donc, non contente de tracer les limites du féminisme et de décider qui se mérite l'épithète, la vraie féministe™ s'octroie le privilège d'une performance légitime de la féminité et creuse du même coup le fossé entre elle, libérée, et cette autre qu'elle considère aliénée.

Finalement, il est important de noter que, dans le cadre d'une lutte anti-oppressions telle que le féminisme, il est simpliste voir exclusif d'ignorer que le rapport au corps et aux codes liés à l'apparence n'est pas le même pour toutes, selon l'origine socio-économique, ethnique ou encore le sexe à la naissance. Pour toutes ces raisons, il m'apparaît que la seule issue réellement cohérente ici soit d'admettre que la relation de chacune avec son corps est complexe et délicate et de respecter et d'accueillir chacune là où elle est, avec ses incohérences. Le féminisme n'est pas «one size fits all».

En terminant, je dois admettre que ce qui a inspiré ce texte est l'hostilité que je ressens au sein du mouvement féministe concernant ce que j'ai nommé ici: disqualification de ce qui lie féminisme et culture populaire, mépris de la féminité performée et préjugés vis-à-vis ce qu'elle sous-tend. J'ai souvent senti ma pertinence remise en question pour cause de rouge à lèvres et l'on m'a déjà ouvertement prise en pitié pour mon aliénation. Ça ne s'invente pas. Si j'étais jeune et questionnais mon féminisme, si j'hésitais à savoir si je fais partie de la gang, ces comportements rendraient la réponse à ces questions limpide: ce n'est pas un groupe auquel je voudrais appartenir. À fortiori, il ne voudrait pas de moi. Heureusement, je ne suis plus une si jeune féministe et j'ai encore ces mêmes amies qui savent que le féminisme c'est dans la tête et pas ailleurs. Oui, je coordonne religieusement vernis à ongles et rouge à lèvres et oui, je prie à l'autel de Beyoncé, mais je suis aussi une féministe inclusive, abolitionniste et radicale. Deal with it.

Chaleureux remerciements aux amis et parents qui m'ont lue, commentée et partagé leurs réflexions lors de la rédaction de ce texte.