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Le sexisme, on n'en sort pas

08/03/2017 09:48 EST | Actualisé 08/03/2017 11:06 EST

Avaler les expressions de sexisme pendant 70 ans, c'est possible. Mais les digérer, c'est autre chose.

En ce printemps, je suis touchée par les levers de boucliers des jeunes femmes qui montent au créneau face aux trolls haineux découlant de leurs écrits. Militante pour l'égalité depuis des décennies, j'ai très peu parlé des attaques sexistes dont j'ai été l'objet au cours de ma vie. Honteuse, sans doute, d'avoir tout ingurgité sans rétorquer, j'avoue avoir aussi fait preuve d'orgueil par mon silence. De cet orgueil, que j'ai toujours vu comme rempart au mépris... et à la démobilisation.

Mon texte n'aura sans doute pas le même écho que la colère des jeunes bloqueuses, mais il aura la crédibilité de sept décennies d'affronts, le plus souvent tus.

L'humiliation d'être si longtemps l'objet de commentaires blessants relatifs à une condition de femme laisse des traces, même à l'aube de la vieillesse. Ces rabaissements ont-ils alimenté mes batailles féministes ? Peut-être. Peut-être ont-ils aussi généré chez moi de la pitié pour de nombreux hommes de ma génération (et de la précédente) qui ne se sentaient pas du tout gênés d'afficher leur balourdise et de révéler ainsi leurs limites intellectuelles.

Six ans - Sur quelles lèvres as-tu mis ton rouge à lèvres ?

Les premiers commentaires sexistes me sont servis par un oncle médecin. Je viens d'avoir 6 ans. Devant cet oncle, en visite chez mes parents, je veux faire la belle en lui montrant mon maquillage : « Regarde mon oncle, je me suis mis du rouge à lèvres. » Il répond : « Sur quelles lèvres l'as-tu mis ? Je ne le vois pas. » Tout le monde rit. Même ma mère. Pas moi. Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle. Plus tard, j'ai 40 ans lorsque je raconte l'anecdote à un collègue qui, ne me trouvant sans doute pas assez féminine ou coquette, ajoute en rigolant : « Pourtant, ça a dû être la seule fois de ta vie que t'as mis du rouge à lèvres. »

Huit ans - Mission poule pondeuse

Le curé, au cours de sa visite paroissiale annuelle, admoneste ma mère voyant que son dernier enfant a 18 mois et qu'elle ne semble pas enceinte. « J'espère, dit-il, que vous ne faites rien pour empêcher la famille. » Là encore, je ne comprends pas. Mais le message fera son chemin : une femme est d'abord une poule pondeuse. Ma mère aura eu huit grossesses.

Dix ans - Se conformer ou sortir

Club 4-H de Metabetchouan. Les travaux manuels pour les filles et les garçons sont différents et, comme je demande de bâtir une cabane d'oiseaux plutôt que de broder, on me montre la porte. « Contruire les cabanes, c'est pas pour les filles ! »

De 15 à 25 ans - Les œillères de la séduction

Pendant cette période, je suis prête à faire à peu près n'importe quoi pour plaire à un garçon. Ce qui débouche bien évidemment sur l'amour et un mariage. Je conviens que je n'ai pas senti de sexisme chez mon conjoint pendant les décennies de notre vie commune.

De 25 à 40 ans - Qui suis-je ?

Ma vie en France m'oblige à me blinder et à accepter qu'Élaine Hémond est restée au Québec. Au début, je perds mon nom, je suis madame Robert Saulnier. Puis on admet que j'ai un prénom, mais pas d'autre nom de famille que celui de mon mari. Mère et épouse : nouvelle identité.

Pendant ces années en France, je prends conscience que, dans ce pays, la principale caractéristique d'une femme est d'être « baisable » ou « pas baisable. » Lorsque j'annonce à des amis la visite de l'une de mes sœurs, on me pose ouvertement la question.

27 ans - Donner naissance à un garçon : la promotion

Je viens d'accoucher de mon premier fils et ma belle-mère, une Française, me dit : « Je suis si heureuse que vous ayez eu un fils. Avouez que les garçons sont plus intelligents que les filles. » Je ne le savais pas.

40 ans - L'intelligence vue par un menuisier

De retour au Québec, un menuisier vient chez moi pour refaire ma cuisine. Pas facile de trouver la façon d'installer une porte dans un espace réduit. Je lui fais un dessin et lui explique ma solution - qui le convainc. « Pour une femme, vous êtes intelligente ».

Les commentaires reçus n'épargnent ni ma personnalité, ni mon apparence, ni surtout ma motivation.

45 à 60 ans - Le sexisme se médiatise

Au Québec, au fil des ans, je travaille au développement du leadership politique des femmes. Mon engagement s'exprime notamment par des écrits sur divers médias. Les commentaires reçus n'épargnent ni ma personnalité, ni mon apparence, ni surtout ma motivation. À lire ces messieurs, je fais tout cela par frustration, par vengeance, voire pour m'enrichir.

65 ans - Un sexisme plus policé en Afrique

Je suis au Niger et poursuis mes activités d'accompagnement de femmes en politique. En Afrique, le sexisme verbal semble moins grossier qu'en Amérique. Mais un jour, le dirigeant d'un parti politique, croyant que je ne comprenais sa langue, décrète en public qu'une grand-mère canadienne n'a rien à faire avec les Nigériennes qui, elles-mêmes, n'ont rien à faire en politique.

69 ans - Le pénis : arme suprême

Je me lie de sympathie avec un homme de mon quartier que je trouve intéressant. Mais ayant dû freiner ses avances, il me harcèle sur Internet. Lorsque je lui signifie mon holà définitif, il finit par m'envoyer par courriel une photo de son sexe.

70 ans - On ne lâche pas

Depuis deux ans, je tiens épisodiquement un blogue sur Huffington Post. J'y aborde les sujets d'actualité qui me tiennent à cœur, dont bien sûr la politique et le féminisme. Plusieurs textes me valent des commentaires blessants. J'ai presque fini par m'imperméabiliser.

Ces quelques gifles, parmi tant d'autres, m'ont épisodiquement suggéré qu'il vaut encore mieux naitre Homme que Femme dans nos sociétés. Mais je n'ai pas cédé à la tentation de baisser les bras et je ne le ferai pas maintenant.

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