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Une politique défaillante à l'origine de la rétribution des dons de sang

13/05/2014 11:32 EDT | Actualisé 13/07/2014 05:12 EDT

Ce billet est cosigné par Ryan Meili, conseiller expert auprès d'EvidenceNetwork.ca et docteur en médecine familiale, et Monika Dutt, médecin-hygiéniste en santé publique pour la région du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, et présidente de Médecins canadiens pour le régime public.

Au début des années 1980, plus de 2000 Canadiens ayant reçu des transfusions de sang ont été infectés par le VIH et 30 000 ont contracté l'hépatite C. Ce tragique scandale, et la commission Krever qui a suivi, ont donné lieu à une refonte de notre système de don de sang afin d'assurer la sécurité de tous les produits sanguins. Cette réforme a placé le Canada parmi les pays les plus sécuritaires à l'échelle mondiale en matière de transfusion sanguine.

Selon les conclusions du juge Krever, le Canada ne devrait pas rémunérer les donneurs pour les dons de sang ou de plasma, sauf en de rares circonstances. Cette recommandation concorde avec celle de l'Organisation mondiale de la santé voulant que tous les gouvernements multiplient les efforts pour assurer un processus sécuritaire : faire appel à des donneurs de sang et de plasma bénévoles et non rémunérés. Le Québec a pris les devants sur cette question en interdisant toute rémunération de don de sang et de plasma.

Malheureusement, une tendance inverse se manifeste au Canada : la rétribution des produits du sang.

En effet, au cours des derniers mois, une entreprise privée à but lucratif appelée Canadian Plasma Resources (CPR) a annoncé son intention de rémunérer les dons de plasma. L'entreprise a ouvert trois cliniques de prélèvement de plasma en Ontario et a commencé ses activités, malgré la nouvelle loi présentée par le gouvernement de l'Ontario pour empêcher le paiement des dons de produits du sang.

Comment une telle chose est-elle possible? Malgré les pressions exercées par plusieurs organisations médicales pour s'opposer à l'approbation réglementaire de CPR et mettre fin à la vente de sang, la ministre fédérale de la Santé, Rona Ambrose, n'a pas pris position sur cette question. Pendant ce temps, CPR a simplement mis ses plans à exécution en l'absence d'une réglementation fédérale, et ce, malgré la désapprobation provinciale.

La rémunération des donneurs soulève d'importantes questions éthiques. Les personnes qui ont tendance à faire un don de sang en échange d'une rémunération sont souvent parmi les citoyens les plus pauvres, un fait qui est mis en évidence par l'établissement des cliniques de CPR dans des milieux défavorisés. Devrions-nous permettre à une entreprise de profiter des inégalités sociales à des fins lucratives, et dans cette mécanique, invalider des politiques basées sur des preuves depuis longtemps établies à l'égard de l'utilisation sécuritaire de produits du sang?

Durant son mandat comme président de la Fédération internationale des organisations de donneurs de sang, Niels Mikkelsen a incité les ministres de la Santé, les centres de transfusion et les associations de donneurs volontaires à « surveiller continuellement et étroitement la mise en application de lois sur le sang. » Faute d'une telle vigilance, le système pourrait connaître des ratés. L'exploitation de CPR en est un exemple flagrant.

La menace que posent les dons de sang rémunérés à notre système de soins de santé dépasse largement la collecte et le traitement sécuritaires des produits sanguins. La Dre Neelam Dhingra de l'Organisation mondiale de la santé soutient que le don de sang par des donneurs volontaires non rémunérés est la « pierre angulaire d'un système d'approvisionnement sécuritaire de sang », et ce, pour deux raisons.

En premier lieu, la recherche de l'OMS révèle que les donneurs volontaires non rémunérés fournissent les dons de sang les plus sécuritaires. De fait, ce groupe affiche de manière constante la plus faible prévalence d'infections transmises par le sang.

En deuxième lieu, la dépendance aux dons non rémunérés joue un rôle essentiel dans le maintien d'un approvisionnement de produits sanguins. Selon l'information obtenue de l'OMS, lorsqu'un pays permet les dons de sang rémunérés, le nombre de donneurs volontaires diminue, ce qui pose une menace à l'approvisionnement.

Permettre à une entreprise comme CPR de mener ses activités selon un modèle de dons rémunérés représente un tournant radical dans le système de dons de sang bénévoles au Canada, et soulève des préoccupations en matière d'éthique, de sécurité et de santé publique. Le fait que CPR ait ouvert ses portes sans autorisation et en défiant la législation provinciale jette de l'huile sur le feu et accroît nos inquiétudes.

Ces éléments conjugués n'aident pas à comprendre pourquoi le gouvernement fédéral continue de maintenir la possibilité d'octroyer une licence à CPR. Rona Ambrose et Santé Canada devraient tenir compte de l'avis d'experts internationaux, des gouvernements de l'Ontario et du Québec et du rapport concluant du juge Krever et s'empresser d'interdire les entreprises de rémunérer les produits sanguins.

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