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La vie sexuelle de Nabilla en prison

10/12/2014 09:32 EST | Actualisé 09/02/2015 05:12 EST

En ces temps troublés où l'on se demande si la France va connaître un sursaut économique salvateur ou poursuivre sa lente descente aux enfers, les Français se passionnent pour l'histoire de Nabilla - vous savez, la starlette de télé-réalité, aujourd'hui en prison, soupçonnée d'avoir poignardé son compagnon (toujours vivant). Pas un jour ne passe sans que les Français n'obtiennent des nouvelles plus ou moins croustillantes. Toi aussi, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère, tu t'es précipité sur mon article en voyant ce titre alléchant et tu espères bien en avoir pour... pour quoi au juste? Qu'est-ce qu'on peut bien attendre d'un article sur la vie sexuelle de cette jeune femme perdue, déboussolée, à la dérive, en prison qui plus est? Qu'est-ce qui nous pousse à lire ce genre d'article? Que faisons-nous de notre temps, ce joueur avide qui gagne à tous les coups - avant que ne sonne l'heure où tout nous dira: «Meurs, vieux lâche ! il est trop tard! »?

Mais il ne me suffit pas d'avoir attiré fraternellement mon lecteur dans un guet-apens, je veux maintenant le mettre au défi. Au défi d'abord de résister à tous les titres « les plus populaires » qui sont là, sur sa droite, à portée de main (ou à portée de clic), et dont certains sont accompagnés de photos très suggestives. Allez, allez, lecteur, concentre-toi, regarde devant toi ! Nous aspirons toi et moi, en profondeur, à quelque chose de plus élevé que ce qui attire immédiatement notre regard et nous flottons désespérément entre ce désir de nous élever et la déception qui suit notre laisser-aller et notre paresse. Alors, relevons déjà ce tout petit défi : pour moi, écrire cet article jusqu'au bout, pour toi, le lire jusqu'au bout. Arme-toi donc de courage, car je n'ai pas l'intention de te ménager !

«Exercice d'admiration», voilà le vrai titre de cet article

Notre époque a fait de l'esprit critique une idole. L'école tout entière est mobilisée pour former « l'esprit critique » des « futurs citoyens » (sans trop se demander si « ça marche ») ; nul droit n'est revendiqué avec autant de passion que celui de critiquer, notamment les autorités -- s'il en reste -- dont on dit avec délectation qu'elles « ne sont pas à l'abri de la critique » ; les auditeurs, les spectateurs, les internautes, tout le monde est invité en permanence à donner son avis critique et l'on ne se gêne certes pas beaucoup pour le faire, avec quelle véhémence parfois, ou quelle vulgarité !

Nous ne saurions nous plaindre de vivre dans une société ouverte à la critique. Lorsqu'il écrit, entre 1938 et 1943, La société ouverte et ses ennemis, Popper livre combat contre les sociétés qui, en Europe, sont précisément en train de se fermer à la critique et d'instaurer une inimaginable terreur, plongeant ainsi des millions d'individus dans un type de régime politique -- le totalitarisme -- qui fait précisément l'objet de son livre. En s'en prenant à « l'habitude de déférence à l'égard des grands hommes », Popper déplore la tendance qu'ont certains intellectuels à son époque de jouer les prophètes, répondant ainsi à une inquiétante demande du public : « On était à la recherche de prophètes et de Führer. Rien d'étonnant à ce qu'on en ait trouvé. Et ce que l'on a trouvé en la matière, particulièrement dans l'aire germanique, frise l'incroyable ». Ce que l'on avait trouvé dans l'aire soviétique au début du siècle frisait d'ailleurs déjà l'incroyable.

À bien des égards, nos sociétés ont mené jusqu'à son terme la critique de la déférence à l'égard des grandes autorités intellectuelles. Jusqu'à son terme, ou plutôt jusqu'à un point de rupture -- si bien que le simple fait d'envisager un « grand esprit », une « grande pensée » ou une « œuvre admirable » paraît être une atteinte à la liberté de penser et au droit de critiquer. Nous sommes allés si loin dans la « critique radicale » que même à l'école désormais, les grandes œuvres de la tradition passent quelquefois pour obsolètes et inutiles. Car ce ne sont plus seulement les élèves qui demandent à quoi peut bien servir l'étude de ces auteurs « trop anciens pour avoir encore quelque chose à nous dire », ce sont parfois ceux qui travaillent au sein même de l'institution scolaire (on se demande bien pourquoi: peut-être parce qu'ils n'ont rien trouvé d'autre ailleurs).

Il est assez désarmant, pour ceux qui expérimentent chaque jour in concreto dans leur classe la lucidité de la fameuse formule de Péguy - « Homère est nouveau ce matin, et rien n'est peut-être aussi vieux que le journal d'aujourd'hui » - d'avoir à justifier l'étude des œuvres les plus admirables du passé. En faisant de l'exigence critique une idole, nous avons fini par oublier que la critique avait ses exigences. Car si critiquer est un « droit », et certes parmi les plus précieux de tous, un tel droit ne va pas sans de difficiles devoirs, en particulier celui de faire l'effort de bien comprendre ce que l'on critique, même sévèrement. Lorsqu'un élève me demande s'il a le droit de ne pas être d'accord avec Platon, je lui réponds que cela va de soi, mais j'ajoute que ce n'est pas tout à fait aussi facile que de ne pas être d'accord avec son voisin de palier. Lorsqu'il critique Platon dans le livre cité plus haut avec une sévérité qui a fait date, Popper n'oublie jamais qu'il a affaire à l'une des plus grandes pensées et l'une des œuvres les plus admirables de tous les temps. C'est même pour cela qu'il l'attaque lui plutôt qu'un autre !

Or, précisément, lorsqu'on a affaire à des pensées ou des œuvres de cette dimension, dont la fécondité depuis deux mille cinq cents ans est tout simplement stupéfiante, la première chose à faire est d'essayer de commencer par escalader la montagne. Pour y parvenir, l'esprit critique n'est sans doute pas inutile, mais il peut aussi déclencher des avalanches et nous couvrir de... ridicule ! En tout cas, rien de plus déplorable que de croire que l'on plante son drapeau au sommet de l'Everest lorsqu'on trébuche encore sur des difficultés mineures. Lorsque l'esprit critique ne se conjugue pas avec un peu d'humilité, non seulement il est ridicule, mais il n'est même plus critique. Car une critique incapable de reconnaître la grandeur de ce qu'elle critique (lorsque ce qu'elle critique est grand) ne critique rien, elle se dissout aussitôt formulée, elle s'effondre sur elle-même.

Loin de moi pourtant l'idée d'humilier le débutant. C'est, en réalité, tout le contraire ! Je veux le rendre fier, car il y a de quoi ! Fier justement parce qu'il est admirable d'entreprendre d'escalader de tels sommets. Il faut du courage, beaucoup de courage, pour franchir un à un les obstacles d'une grande œuvre classique et c'est d'abord par l'admiration contagieuse que les professeurs vouent à ces œuvres (et non à eux-mêmes) que chacun d'entre nous, nous avons trouvé la force d'y parvenir. Chaque cours sur un grand auteur est ainsi un exercice d'admiration autant que de compréhension, non seulement parce que les œuvres que produit l'esprit humain à son sommet sont réellement admirables, mais aussi parce que la pédagogie de l'admiration marche : l'admiration éveille à la compréhension et la compréhension rend disponible à l'admiration.

À l'heure où la mode, à l'école, est à « l'évaluation des compétences », une telle pédagogie de l'admiration est à peine audible : nos pédagogues professionnels ou réputés tels sont désorientés à l'idée de ne pas pouvoir placer l'admiration dans les petits tableaux des « items de compétence » qu'ils élaborent avec un soin obsessionnel. Mais pour les élèves, dont la faculté d'admiration ne demande qu'à s'épanouir avec une nourriture un peu plus élevée que celle qu'on leur propose habituellement dans la « culture jeune », la pédagogie de l'admiration, comme le dit Bernard Bourgeois, devient également la pédagogie de la fierté : « Alors, grand à ses propres yeux, l'éduqué s'enhardit jusqu'à se faire examen critique, interrogation libératrice. S'inclinant devant ce qui est grand, devant ce qui est beau, suscité et appelé par eux, il se redresse et, sans vanité ni caprice, il ose ».

Chaque jour, donc, pour les élèves comme pour nous tous, qui demeurons à jamais des élèves, un exercice d'admiration. Aujourd'hui, par exemple, le Zarathoustra de Richard Strauss ; demain, le prologue de celui de Nietzsche (sur le dernier homme) ; après-demain, 2001, l'Odyssée de l'espace puis Interstellaire. Car l'admiration des grandes œuvres du passé et d'aujourd'hui ne brime pas notre liberté, elle la forge. Elle lui évite aussi de tomber dans le ridicule d'une liberté confondue avec l'ignorance capricieuse - car dans ces cas-là, contrairement à ce que dit le dicton populaire, le ridicule tue : il tue la liberté vraie.

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