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Professeurs: le devoir de déloyauté

05/10/2016 09:53 EDT | Actualisé 05/10/2016 09:53 EDT

Dans l'analyse fameuse qu'il fait de la langue du IIIe Reich, Victor Klemperer considère que la propagande nazie la plus efficace fut moins celle des discours isolés de Hitler ou de Goebbels que celle de la nouvelle langue du Reich qui, au fil des jours, pervertissait les esprits et les cœurs. «Les mots peuvent être comme de minuscules doses d'arsenic: on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu'après quelque temps l'effet toxique se fait sentir.»

Ce fut le cas, par exemple, du mot «fanatique», que Klemperer analyse avec soin: contrairement à l'usage habituel, dont le sens est péjoratif, les nazis en font un synonyme de «vertueux» et «héroïque», et l'utilisent en toute occasion (la foi dans le Reich est «fanatique», «passionnément» devient «fanatiquement», Göring est célébré comme un «ami fanatique des animaux», etc.). Petit à petit, on apprend à penser qu'il n'y a pas d'héroïsme sans fanatisme. La langue est «un poison que tu bois sans le savoir et qui fait son effet».

La déformation du sens usuel ou traditionnel des mots en vue de faire passer pour digne d'éloges ce qui, pour la morale commune, relève du blâme ou, au contraire, pour faire passer pour blâmable ce qui ne l'est pas, n'est certes pas réservée aux mouvements totalitaires. Elle n'avait, on s'en doute, pas échappé aux Anciens. Dans la Conjuration de Catilina, Salluste fait dire à Caton: «nous avons perdu le vrai sens des mots: dilapider le bien des autres, c'est de la générosité ; oser les pires crimes, cela s'appelle courage. Voilà ce qui a conduit la république au bord de l'abîme». Thucydide, déjà, observait que, sous l'effet de la discorde, les hommes de son temps en étaient venus, «pour qualifier les actes, à modifier le sens habituel des mots».

On se souvient qu'en France, au moment de l'expulsion vers le Kosovo d'une famille immigrée n'ayant pas obtenu son autorisation de séjour (affaire Leonarda, 2013), l'arrestation par la police d'une jeune fille de 15 ans au cours d'une sortie scolaire avait donné lieu à ces propos de la part de la sénatrice Esther Benbassa : «Moi qui pensais que la France n'avait pas perdu la mémoire de sa sombre histoire, j'étais loin d'imaginer qu'en 2013, en tant que parlementaire, élue du peuple, je serais témoin d'une rafle. Car oui, il faut bien le dire, c'est une rafle».

Qu'on invoque la déloyauté lorsqu'un professeur, fidèle à une certaine idée de l'éducation et de la culture, participe au débat public sur l'école et sur la formation générale, c'est là un renversement du sens ordinaire du terme.

Le mot «rafle» dans un tel contexte (la mémoire de la sombre histoire de la France) est une référence claire, pour tous les Français, aux arrestations de Juifs sous le régime de Vichy, notamment la rafle du Vel' d'hiv, où plus de 4 000 enfants sont déportés à Auschwitz. J'ignore si parler de «rafle» dans le contexte de l'affaire Leonarda -- de la part, effectivement, d'une «élue du peuple» -- mène la République française au bord de l'abîme ; ce que je sais, c'est qu'un tel travestissement de sens et de réel est pour moi insoutenable.

C'est un étrange travestissement qu'on fait subir au mot «loyauté» lorsqu'on invoque, dans certains établissements d'enseignement supérieur, le «devoir de loyauté» des professeurs pour en empêcher certains d'exprimer librement leurs opinions dans la presse, notamment sur la pédagogie et sur l'école. Qu'on invoque la déloyauté lorsqu'un professeur, fidèle à une certaine idée de l'éducation et de la culture, participe au débat public -- forme démocratique du combat loyal -- sur l'école et sur la formation générale, c'est là un renversement du sens ordinaire du terme qui en dit long sur la conception que l'on a de la vertu dans certains milieux administratifs.

On est loyal, au sens habituel du mot, lorsqu'on est fidèle à un engagement (implicite ou explicite) fondé sur l'honneur, l'honnêteté, la sincérité. On est, par exemple, loyal avec ses collègues lorsqu'on réserve à un cercle confidentiel ce qu'ils nous adressent à titre confidentiel ; on est déloyal lorsqu'on le diffuse sur la place publique ou dans les ordinateurs de la direction. Avec cela, toute personne de bonne foi est d'accord. En revanche, menacer ou sanctionner un professeur pour qu'il n'écrive pas ce qu'il pense de l'éducation et de la pédagogie contemporaine et appeler ce silence -- qu'on cherche à obtenir par la menace ou la sanction -- «devoir de loyauté», voilà qui, pour reprendre l'expression de Thucydide, revient «pour qualifier les actes, à modifier le sens habituel des mots».

Pour un professeur dans l'âme, la loyauté dans son métier n'a rien d'un engagement vague ou superficiel : c'est un engagement profond, qui enveloppe tout son être, et par lequel il se dévoue corps et âme à la formation des jeunes esprits, sans compter. Pour un professeur dans l'âme, la transmission aux nouvelles générations de ce qu'il y a de plus grand, de plus beau et de plus admirable dans le passé et le présent de l'humanité donne à sa vie un sens, une profondeur, un sérieux auxquels il tient par-dessus tout. Pour un professeur dans l'âme, la loyauté suppose qu'on sache, lorsqu'il le faut, se battre -- avec des mots (words) non des épées (swords) -- pour défendre sa conception de l'éducation contre celles qui, selon lui, sont indigentes, parfois ridicules, et même pires que cela.

Faire du combat loyal des idées une situation morbide, anormale, qu'il faudrait soigner d'urgence par le rappel du «devoir de loyauté» n'est pas seulement le signe qu'on a perdu tout sens de l'honneur, c'est également le symptôme d'une incapacité à supporter la vie de l'esprit, le conflit légitime, le débat public incisif, la noblesse de la critique. Si l'on avait ne serait-ce qu'un semblant de culture générale, on se rendrait compte que l'on trahit, par là, ce qu'il y a de meilleur dans la tradition occidentale.

Je pense donc que ce sont ceux qui déforment ainsi le sens du mot «loyauté» pour tenter d'imposer des contraintes aussi stériles que dérisoires à la liberté d'expression des professeurs qui font preuve de déloyauté -- car il est déloyal de faire passer un dévouement désintéressé pour l'école et la culture pour de la déloyauté. Il n'est pas étonnant, dès lors, que ces nouveaux censeurs soient généralement plus préoccupés par leur carrière, les prix et récompenses, les discours pompeux lors de cérémonies vides, que par l'éducation des jeunes gens.

Face à l'injonction d'une autorité, comme le rappelle Popper, «c'est nous, toujours nous qui décidons, de notre propre chef, si cet ordre est moral ou immoral». Je ne crois pas qu'un professeur digne de ce nom puisse prendre au sérieux, moralement parlant, l'injonction faite par telle ou telle «autorité» de ne pas exprimer ses opinions publiquement sur l'école ou sur la pédagogie. Un ordre de ce genre ne relève certes pas d'une immoralité abjecte à laquelle on résiste par héroïsme, il s'agit d'une immoralité pitoyable à laquelle on résiste pour ne pas se couvrir de ridicule. Car quelle juridiction dans un pays libre pourrait donner raison, dans un tel cas, à un simulacre d'autorité qui erre sans idées ni orientation dans le système éducatif?

Il est vrai que, si certains se livrent à ce renversement de sens du «devoir de loyauté», d'autres, heureusement, sauvent l'honneur et redonnent ainsi à l'autorité la dignité qui est la sienne. Pourtant, s'il arrivait un jour que, par la multiplication des premiers, le sens du mot «loyauté» fût perverti au point qu'on finisse par entendre par là une lâche soumission à l'abus de pouvoir, il faudrait proposer que, dans cette langue sens dessus dessous, on appelle «déloyauté» le noble dévouement à la cause de l'école et qu'on affirme alors sans faiblesse ni calcul un devoir de déloyauté.

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