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Vers un Québec monoculturel ou multiculturel?

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Poser la question, c'est déjà y répondre. Le Québec n'a jamais été une société homogène et ne pourrait jamais le devenir, à moins d'accepter d'occuper une toute petite niche comme celle des Hassidim, à la merci de leurs voisins bien plus puissants.

D'ailleurs qui rêve sérieusement de vivre dans une société monoculturelle, cimentée par la famille et la religion, alors que notre Révolution tranquille nous a justement amenés à briser nos chaînes et à sortir de notre cocon?

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Le Québec est né dans la première vague du mouvement de mondialisation, au confluent de multiples sociétés locales et de multiples vagues d'immigrants de tous horizons, et cette vague est en train de prendre les allures d'un tsunami. Toute inversion du sens de l'histoire est aussi improbable que le retour à des sociétés préagricoles ou préurbaines. Et malgré ces évidences, nous continuons à rejeter à l'unanimité l'idée même du multiculturalisme.

Pour s'opposer au multiculturalisme, les intellectuels brandissent généralement le terme de «communautarisme» comme étant la pire maladie qui pourrait menacer leur propre société. C'est quand même la protection de leur propre communauté culturelle qui est l'inspiration première de leur condamnation.

Dans l'univers social, la diversité est toujours vécue comme un jeu de confrontations entre des identités, car l'identité est un sentiment collectif qui se construit par opposition à un Autre. Au Québec, le projet nationaliste et souverainiste a pris forme dans un mouvement d'affirmation identitaire contre l'Anglais. Maintenant, il s'affirme surtout contre le Musulman, mais la différence est de taille.

Il y a soixante ans, l'Anglais occupait réellement une position dominante dans la société québécoise et l'idée d'indépendance était synonyme de libération et d'émancipation. De nos jours, le Musulman (i.e. l'immigrant de culture non occidentale) ne contrôle aucun instrument de domination : ni partis politiques, ni grandes entreprises, ni médias, ni capitaux, ni technologies essentielles, ni territoires (municipalités, etc.), ni aucune autre institution d'importance. Il doit se contenter d'être un électeur bien utile au Parti libéral, mais sans réel droit de parole. Sur le plan des institutions, il est une menace encore plus imaginaire que ne l'étaient les Juifs dans l'Allemagne nazie. Par contre, les changements culturels induits par l'immigration et par la mondialisation sont bien réels. La question est de savoir s'ils constituent une menace ou un apport enrichissant, mais cela dépend de nous.

Dans le Québec actuel, l'idée de multiculturalisme est synonyme de ratatinement de la culture québécoise francophone. Cela tient surtout au fait que ce terme désigne la politique canadienne mise en oeuvre par Trudeau le père pour affilier les immigrants au Parti libéral, tout en réduisant l'ethnie québécoise au rang des autres communautés d'immigrants récents. Au-delà du terme lui-même, il serait temps de reconnaître que le multiculturalisme est d'abord une réalité incontournable et qu'il est tout à fait utopique de vouloir la combattre ou l'ignorer.

Un certain nombre de constats doivent être faits pour cerner cette réalité. La particularité de notre espèce est de créer des cultures différentes. Tous les individus sont multiculturels parce qu'ils utilisent tous des éléments issus de différentes cultures, ce qui crée de plus en plus d'identités multiples. Les grandes cultures (en termes de populations) sont toujours un amalgame de petites cultures; elles ne résultent jamais de la simple croissance démographique d'une petite société. Enfin, tous les humains partagent une commune nature, inscrite dans la biologie humaine, ce qui inclut les fonctions mentales comme la pensée, le langage, le raisonnement (ou la rationalité), la créativité et tout le champ des émotions. Ils ont tout ce qu'il faut pour participer à une société qui serait multiculturelle tout en étant dotée d'institutions communes.

Dès lors, une seule voie reste ouverte : inventer des institutions pour organiser la multiculturalité dans notre société et développer un modèle qui pourrait inspirer d'autres sociétés. Cela ne signifie pas emprunter la politique canadienne du multiculturalisme. Dans sa Constitution et sa Charte des droits et libertés de la personne, le Canada ne reconnaît aucun droit à une communauté culturelle, à l'exception d'une section consacrée aux écoles des minorités francophones ou anglophones. Il se veut un pays composé de « personnes », pas de communautés, sauf pour les corporations, qui peuvent se déguiser en « personnes morales ». Certaines collectivités (homosexuels, femmes, personnes âgées, handicapés, etc.) peuvent faire valoir des droits, mais les communautés sont assimilées à de simples collectivités. Quant aux Premières Nations, leurs droits déjà reconnus sont maintenus (sans être définis), mais ils ont été exclus de l'application de la Charte jusqu'en 2008 . Juridiquement, les Autochtones du Canada n'étaient même pas des personnes.

Une politique de multiculturalisme pour un futur Québec souverain implique un virage à 180 degrés, en commençant par reconnaître pleinement la souveraineté des peuples autochtones sur les territoires qu'ils occupent et des droits collectifs aux autres communautés culturelles. Cela n'exclut pas qu'on mette en même temps en place une véritable politique d'accueil et d'intégration des nouveaux immigrants ni qu'il existe des quotas d'immigration.

Au lieu de réfléchir aux véritables choix qui s'offrent à nous et de prendre les devants pour arriver à des objectifs choisis, nous semblons plutôt ramer à contrecourant, risquer de réanimer les anciennes guerres de religion et perdre un temps précieux avec des politiques d'éteignoirs sur l'affichage, le voile ou les accommodements. Comme si, les objectifs étant mythiques, les moyens pour y arriver pouvaient se contenter d'être magiques. Avec cette logique, il suffirait de faire disparaître le voile islamique pour faire disparaître la menace. Aussi bien simplement fermer les yeux!

La cohabitation actuelle de citoyens de différentes cultures pose un problème réel. Ce n'est pas en le niant de façon angélique qu'on pourra y trouver des réponses, mais ce n'est pas non plus en le décrivant sur la base de fantasmes diabolisés. Décrire la réalité avec exactitude est toujours un prérequis essentiel à la recherche de solutions.

Actuellement, ce « problème » général se trouve monopolisé et travesti par une vision fantasmagorique du Musulman qui voudrait nous imposer la Charia ou, à défaut, nous faire exploser avec lui. Au Québec, tous nos acquis sociaux liés à la démocratie et à la révolution féministe seraient sérieusement menacés, mais avec quels moyens?

Le projet de Charte des valeurs du Parti québécois n'a sûrement pas créé le problème actuel de la coexistence des différentes communautés culturelles, mais il l'a fortement aggravé en tentant de réanimer le mouvement nationaliste sur la base d'une forme à peine larvée d'islamophobie, soit sur une piste minée et destructrice pour « Nous » autant que pour « les Autres ».

Vouloir discréditer toute expression de l'islamophobie en brandissant l'anathème du racisme n'est pas une approche très efficace. On répondra que le racisme s'appuie sur une conception « raciale » des différences entre humains alors que l'Islam est une culture, ce qui est exact. On ignore cependant que, selon la culture occidentale, l'éventail des cultures humaines est pensé sur la base de concepts empruntés à la biologie, soit les concepts d'évolution pour Nous et d'adaptation pour les Autres. D'ailleurs l'antisémitisme ciblait aussi une religion, donc une culture, même si les Juifs étaient présentés comme une «race».

En cherchant à éviter les accusations de racisme, les stratèges du néonationalisme défensif en sont venus à cibler «la religion» comme étant la marque essentielle d'une culture moins évoluée ou «barbare» , c'est-à-dire inférieure et par conséquent à éliminer. Cette astuce avait aussi l'avantage de rallier les militants laïcistes et féministes à leur cause.

Ce faisant, on semble oublie que l'idée de dévaloriser complètement l'une des racines essentielles de notre héritage culturel n'est pas la stratégie la plus géniale pour susciter la fierté nationale. C'est pourtant ce que nous faisons, en nous acharnant à présenter les congrégations religieuses comme une vaste entreprise de pédophilie et l'ensemble des institutions chrétiennes comme les seules responsables du patriarcat que notre société aurait entretenu depuis deux mille ans. Accepter le fait que les cultures humaines sont des créations dignes de respect, cela suppose que nous puissions respecter notre propre histoire récente et nos concitoyens croyants autant que les autres cultures actuelles.

En général, la « haine de soi » est l'argument massue utilisé par les nationalistes de droite pour discréditer ces « bien-pensants » qui démontrent un peu trop d'ouverture aux réalités multiculturelles ou qui osent faire allusion à certains méfaits de l'Occident dans le monde. Dans le cas présent, ce sont eux qui la pratiquent sans vergogne.

Notre culture se transforme, comme les autres. La culture des baby-boomers n'est pas du tout celle de leurs parents. Il s'est même produit une fracture générationnelle majeure à cet égard au moment de la Révolution tranquille. Celle de leurs enfants est aussi différente, notamment à cause de la mondialisation galopante. Une identité culturelle peut se maintenir au fil des générations, mais jamais à l'identique. L'identité des Égyptiens a quatre mille ans d'existence, même si ce ne sont plus les mêmes Égyptiens.

Choisir de construire une société québécoise intégrant pleinement la réalité multiculturelle plutôt que de la vivre comme une maladie insupportable, c'est la seule façon de transformer en rêve ce qui apparaît à beaucoup comme un cauchemar. Cela pourrait se combiner parfaitement à un projet souverainiste susceptible de mobiliser aussi les Anglophones du Québec, les Premières Nations et les membres des autres communautés culturelles.

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