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Il n’y a rien de neutre dans l’interdiction de recevoir des services publics à visage couvert

Il est honteux que la diabolisation et la criminalisation des musulmans, et plus particulièrement des femmes musulmanes, soient si populaires au Québec et dans le reste du Canada.

22/10/2017 08:00 EDT
Fredisonfire/Flickr (Creative Commons)

Le Projet de loi 62, adopté au Québec mercredi dernier, requiert que la prestation ou la réception de services publics soit à visage découvert. En pratique, cela signifie qu'une femme portant le niqab commettra un geste illégal lorsqu'elle prendra l'autobus.

Le projet de loi a été adopté par une marge relativement faible de 66 voix contre 51. Si les députés qui l'ont appuyé sont tous membres du Parti libéral, plusieurs de ceux qui s'y sont opposés voulaient toutefois imposer des restrictions encore plus sévères aux minorités religieuses et aux femmes musulmanes en particulier.

Vous verrez bientôt plusieurs arguments destinés à justifier cette loi, alors j'ai tenu à en réfuter quelques-uns rapidement. Et je ne manquerai pas d'écrire davantage sur ce sujet dans un avenir rapproché.

La neutralité de l'État

La loi 62 est censée représenter la position du gouvernement québécois en matière de neutralité de l'État. Ses partisans ont dû faire de la gymnastique mentale de calibre olympique pour nous faire croire que le ciblage d'une minorité religieuse – qui fait l'objet d'attaques haineuses de plus en plus fréquentes à travers le pays – est politiquement neutre.

En réalité, cette loi est tout sauf neutre. Elle est le fruit de l'islamophobie ambiante ainsi que des campagnes à l'imagerie et à la rhétorique islamophobes qui se sont multipliées ces dernières années. Si elle est véritablement appliquée, les femmes musulmanes en seront les principales cibles.

Les tentatives précédentes de faire adopter une telle loi n'avaient même pas la prétention d'être neutres. Prenons pour exemple ce guide de 2013 indiquant comment celle-ci aurait été appliquée. Remarquez que le port d'une croix est autorisé, tandis que le port du hijab, du turban, du niqab ou de la kippa ne l'est pas.

Libérer les femmes musulmanes « opprimées »

Certains affirment que la nouvelle loi sera utile, en ce sens qu'elle rendra les femmes musulmanes opprimées plus libres d'enlever leur niqab. Cela sous-entend qu'il existe une oppression à grande échelle des femmes musulmanes au Québec – une situation absolument unique que les autres femmes québécoises n'ont pas à subir et qui requiert une intervention spéciale de l'État. Or, un tel point de vue ne repose sur aucune preuve solide. Du reste, il n'est pas possible d'évaluer si une personne est opprimée juste en regardant les vêtements qu'elle porte.

Mais prenons cet argument au pied de la lettre, et supposons qu'il existe des légions de femmes forcées de porter le niqab. En quoi la loi 62 contribuera-t-elle à régler ce problème? Il est peu probable que les hommes à l'origine de cette oppression changent soudainement d'avis. En effet, cette loi ne vise pas les hommes, mais punit les femmes que l'État considère comme opprimées.

Des femmes seront privées de services publics absolument essentiels à leur émancipation, qu'il s'agisse de transport en commun ou de leçons d'alphabétisation.

Alors, qu'adviendra-t-il si cette loi est appliquée et si les hommes obligeant les femmes à porter le niqab ne changent pas d'avis? Des femmes seront privées de services publics absolument essentiels à leur émancipation, qu'il s'agisse de transport en commun ou de leçons d'alphabétisation. L'État ne fera que compliquer la vie des femmes qu'il prétend libérer, ainsi que des femmes qui portent le niqab par choix.

La sécurité publique

Enfin, certains affirment que le projet de loi a été rédigé pour des raisons de sécurité publique. S'il existe des preuves qu'empêcher une femme musulmane de prendre l'autobus, de travailler ou de passer un examen rendra la société plus sûre, j'aimerais bien les voir.

En réalité, les arguments sécuritaires sont le plus souvent des tentatives grossières et paresseuses de dissimuler l'intolérance. Cela fait plus d'une décennie que nous pouvons le constater. Il suffit de nous remémorer les cas de policiers sikhs devant lutter pour leur droit de porter le turban, ou de jeunes filles ne pouvant jouer au soccer avec un hijab.

Selon les données les plus récentes de Statistique Canada, les crimes haineux envers les musulmans ont déjà augmenté de 253 pour cent depuis 2012.

De fait, la loi 62 rendra probablement le Québec moins sûr. Les femmes musulmanes seront plus susceptibles d'être visées par les crimes haineux d'islamophobes confortés dans leur vision des choses. Selon les données les plus récentes de Statistique Canada, les crimes haineux envers les musulmans ont déjà augmenté de 253 pour cent depuis 2012.

Tel que mentionné plus haut, l'un des services publics touchés par la loi est le transport en commun. Si une femme en niqab choisit de monter à bord d'un autobus, le conducteur sera-t-il responsable de son application et de la surveillance d'autres infractions potentielles? Il y a déjà assez d'accidents impliquant des autobus. S'il faut que les conducteurs soient distraits par cette tâche ou dérangés par des incidents haineux à bord des autobus, la situation ne fera qu'empirer.

Il est honteux que la diabolisation et la criminalisation des musulmans, et plus particulièrement des femmes musulmanes, soient si populaires au Québec et dans le reste du Canada. Et il est inacceptable que des politiciens soient prêts à tirer parti de la haine au lieu de la combattre.

Ce billet de blogue a d'abord été publié sur le HuffPost Canada.

De quelles religions sont les Québécois?