David Suzuki

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Un autre jour, un autre déversement

Publication: 01/07/2012 10:06

La fuite récente d'un pipeline a laissé s'échapper 475 000 litres de pétrole dans la rivière Red Deer en Alberta. Cela aurait pu être pire et rien n'a été aspiré au moment de l'accident. La compagnie, Plains Midstream, affirme que le pétrole brut léger a une forte odeur, mais qu'il ne présente aucun risque pour les humains!

Au même moment, une équipe s'affairait à nettoyer un lieu contaminé par un déversement plus important survenu l'an dernier sur un autre pipeline de la compagnie. Celui-là avait laissé s'échapper 4,5 millions de litres de pétrole dans la forêt et les milieux humides environnants. Le lieu où s'est produit le récent déversement dans la rivière Red Deer a également été touché par une fuite en 2008. Selon les relevés de l'industrie, depuis 2006, plus de 3,4 millions de litres de combustibles fossiles ont fui accidentellement des pipelines chaque année en Alberta. Un litre de pétrole déversé dans l'environnement peut contaminer un million de litres d'eau souterraine.

Enbridge, la compagnie qui prévoit la construction de deux oléoducs à partir des sables bitumineux jusqu'à la côte de la Colombie-Britannique, a enregistré plus de 800 fuites et déversements sur ses pipelines depuis 1999, laissant s'échapper près de 27 millions de litres de pétrole dans l'environnement. L'un de ces accidents, survenu au Michigan en 2010, a entraîné le déversement de 3,8 millions de litres de bitume dilué provenant des sables bitumineux dans la rivière Kalamazoo. Les coûts de nettoyage liés à cet accident atteignent déjà 765 millions de dollars, et la rivière est toujours contaminée.

Bien sûr, le pipeline Northern Gateway de la compagnie Enbridge, qui transportera du bitume lourd sur une distance de 1 200 kilomètres dans une direction et des condensats provenant du Moyen-Orient dans l'autre direction en traversant près de 1 000 ruisseaux et rivières, sera différent, nous rassure-t-on. On prévoit des normes de sécurité reconnues mondialement, des soupapes de sécurité, une surveillance 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, des intervenants d'urgence... Qu'a-t-on fait, au juste, de ces fameuses normes de sécurité jusqu'à présent?

L'assurance d'Enbridge couvre uniquement 575 millions de dollars de dommages, ce qui est bien en deçà des coûts engendrés par le déversement dans la rivière Kalamazoo. Qui paiera les coûts supplémentaires si un déversement se produit après que la compagnie et ses bailleurs de fonds chinois auront réalisé leur projet dans le Nord de la Colombie-Britannique?

Le bitume présente encore plus de risques que le pétrole ou le gaz. Comme il est plus lourd, il se dépose au fond de l'eau et rend le nettoyage plus difficile, sans compter les impacts négatifs sur l'environnement qui se font sentir plus longtemps. Bien entendu, grâce aux changements apportés par le projet de loi C 38 du gouvernement fédéral, nous n'aurons plus à nous soucier des dommages que pourraient subir les cours d'eau et les terres où passera l'oléoduc, sauf s'ils abritent des «poissons visés par une pêche commerciale, récréative ou autochtone».

Nous ne parlons ici que des déversements. Même les autres effets catastrophiques possibles sur l'environnement découlant du projet de pipeline Northern Gateway - comme des accidents impliquant les 200 superpétroliers ou plus qui emprunteront chaque année l'étroit chenal marin de Douglas où la navigation est dangereuse, traversant le Pacifique et longeant les côtes de la Chine et de la Californie où le bitume qu'ils transportent sera raffiné - sont minimes par rapport aux enjeux plus globaux comme l'exploitation rapide des dépôts de combustibles fossiles et des conséquences des changements climatiques qui en découlent, de la pollution et d'une économie reposant sur le développement à court terme.

L'objectif de notre gouvernement et des industriels vise apparemment à extraire le plus de pétrole possible le plus rapidement possible, à le vendre à l'étranger, sans jamais se soucier des conséquences économiques et environnementales. On vend le bitume et on confie l'ensemble de l'exploitation des sables bitumineux à des compagnies appartenant à un gouvernement reconnu pour violer les droits de la personne et pour détruire l'environnement, on pollue l'eau et on compromet la santé des populations, on tue des oiseaux, des caribous et des loups, on affaiblit notre secteur manufacturier et on refuse de se tourner vers une économie qui repose sur l'énergie verte, mais qu'importe? Tout cela pour un petit nombre d'emplois à court terme et de moins en moins d'emplois à long terme. L'important, c'est de faire de l'argent rapidement. L'économie aura l'air de tourner au ralenti jusqu'à la prochaine élection et peut-être jusqu'à la suivante; le temps d'abolir nombre de lois et de politiques et de démanteler des institutions qui ont fait du Canada un pays extraordinaire!

Même si l'on se ressaisit et que l'on entame le virage vers des énergies propres, il nous faudra du pétrole pour un certain temps encore. Plutôt que de foncer tête baissée dans un tel projet et de menacer notre environnement, notre santé et notre économie, nous devrions prendre du recul, concevoir un plan énergétique national et définir des façons d'utiliser avec plus d'efficacité cette ressource précieuse et de plus en plus rare en s'assurant qu'elle procure des avantages à long terme à l'ensemble des Canadiens et pas uniquement à un petit groupe d'industriels et à un gouvernement totalitaire chinois. Il nous faut également commencer à surveiller les effets à long terme des déversements incessants causés par des pipelines qui fuient.

Avec la participation d'Ian Hanington, Spécialiste des communications et de l'édition à la Fondation David Suzuki.

Pour de plus amples renseignements, visitez le www.davidsuzuki.org.

Pour en savoir plus sur les idées de David Suzuki, veuillez lire Everything under the Sun (Greystone Books/David Suzuki Foundation), de David Suzuki et Ian Hanington, désormais disponible dans les librairies et en ligne.

 
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