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La gouvernance extractiviste contre la démocratie

25/09/2016 07:45 EDT | Actualisé 28/09/2016 12:32 EDT

À Gaspé, tout près des zones habitées et dans l'écosystème fragile du Saint-Laurent, Pétrolia annonce son intention de procéder à une invasive fracturation chimique pour exploiter les gaz de schiste aux puits Haldimand 1 et 2. Il est impératif d'être solidaire des luttes de ces communautés partout au Québec qui résistent pour toutes et tous contre les changements climatiques et contre une appropriation du territoire par les grandes compagnies. Le territoire a une valeur avant que les compagnies viennent lui donner un prix. Pourtant, le Québec vit encore à l'ère d'un modèle politico-économique néocolonial.

Une cent la tonne de fer, demandait déjà le gouvernement Duplessis aux minières américaines qui pillaient sans vergogne le sous-sol québécois, laissant derrière elles un paysage dévasté et pollué. Le projet de développement duplessiste consistait à attirer les investissements américains avec des bas salaires, une répression syndicale, une réglementation inexistante et des redevances minimales, sans aucune consultation.

Or, le Québec demeure un «territoire-ressource» bon à être exploité (ou traversé par des pipelines) à vils prix par des investisseurs étrangers ou canadiens. Ses gouvernements agissent tous plus ou moins en valet du capital, l'accompagnant sur tous les plans dans son projet de transformation du territoire. Qu'il s'agisse de subventions, d'allégements réglementaires ou fiscaux, ou de «relations publiques», les gouvernements contribuent à favoriser les intérêts des compagnies qui pillent le territoire et le détruisent au détriment des populations québécoises, sans qu'elles aient une influence sur les décisions prises au sommet.

La population est aujourd'hui davantage éduquée, informée et critique. Elle est donc plus exigeante quant aux retombées économiques des projets développementalistes et de leurs risques environnementaux. Une grande part de la population ne conçoit pas le Québec comme un «territoire-ressource». Plusieurs considèrent que certaines ressources, comme le gaz et le pétrole de schiste, doivent rester enfouies, en raison de la dangerosité de leurs moyens d'extraction, de leur pauvre rentabilité et de leur impact sur le réchauffement climatique.

Ils utilisent des armes rhétoriques comme les termes «développement durable», «acceptabilité sociale», afin de rendre acceptable ce qui ne l'est pas.

Toutefois, les gouvernements persistent à mettre de l'avant leur exploitation par des stratégies de communication, en partenariat avec les barons des hydrocarbures. Dans cette logique sans fondement, tout développement économique devrait reposer sur l'exploitation des ressources, les profits privés des compagnies faisant fi de la destruction qu'elles laissent, dont le coût, lui, pèsera sur l'ensemble de la société.

Ces gouvernements, sensibles à l'opinion publique lorsqu'elle l'appuie, lui font par contre la sourde oreille lorsqu'elle conçoit un autre ordre de priorités économiques. Ils mobilisent des «experts» qui produisent des rapports appuyant le projet du moment et évitent toute évaluation rigoureuse. Ils utilisent des armes rhétoriques comme les termes «développement durable», «acceptabilité sociale», afin de rendre acceptable ce qui ne l'est pas, de minimiser les coûts politiques pour le gouvernement et d'exclure le droit de dire non.

Dans le cas du projet de Pétrolia, on parle ainsi de «stimulation», un mot qui fait nettement moins peur que celui de fracturation. Dans les faits, alors que la population et la mairie de Gaspé ont déjà tranché contre la fracturation hydraulique et que les travaux se poursuivent, ont voit bien qu'«acceptabilité sociale» n'est pas démocratie.

Il faut saluer les mobilisations locales de nombreux groupes, comme «Coule pas chez nous», pour bloquer ces projets destructeurs, qui ont permis d'importantes victoires. Les régions ont non seulement subi la plus grande part des conséquences néfastes des projets d'exploitation des ressources, mais ont le plus souvent aussi dû se mobiliser seules face à ces dernières, dans l'angle mort des médias de masse, souvent avec peu de ressources et en étant peu nombreux. Ces luttes n'en sont que plus inspirantes et sont un exemple de résilience. Il est grand temps que les grands centres urbains s'y joignent et entendent leur appel.

Le Québec n'est pas qu'un «territoire-ressource» et ne se limite pas à ses pôles urbains, il est aussi une population qui veut avoir voix au chapitre des grandes orientations économiques et un contrôle sur son territoire, sur son avenir. La décision d'explorer les puits Haldimand 1 et 2 à Gaspé concerne ainsi l'ensemble de la population québécoise.

Bloquer les projets destructeurs qui n'empruntent pas le chemin d'un futur viable est la voie à suivre pour ouvrir un autre espace pour des projets qui, eux, auront l'aval de la population et seront respectueux de notre fragile écosystème.

La lutte des gens de Gaspé contre Pétrolia et le gouvernement Couillard doit donc être vue dans la perspective d'un grand champ de bataille politique entre la gouvernance extractiviste, soit le partenariat privilégié entre les acteurs privés et le gouvernement, et la démocratie, une démocratie qui doit aujourd'hui se faire populaire et s'exprimer en-dehors des urnes.

De Gaspé à Montréal, au Dakota du Nord, au Honduras, au Chili, à la République démocratique du Congo et à travers le monde, le projet extractiviste est finalement le même : la marchandisation des territoires et du vivant qui nous dépossède de nos droits au profit des grandes multinationales, avec l'assentiment et l'appui des gouvernements qui n'ont plus que l'apparence d'une démocratie.

Gaspé n'est pas seul, son combat est aussi le nôtre!

Les auteurs sont membres du collectif de rédaction de la revue À Bâbord.

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