LES BLOGUES

Mettre l’État obèse au régime ou la crise du trop-plein des finances publiques

Depuis 2003, les libéraux essaient de nous convaincre qu'il est impératif de rééquilibrer les dépenses et les ressources publiques pour que nous vivions « selon nos moyens ».

21/11/2017 06:00 EST
Getty Images/iStockphoto
Non, les libéraux ne se laissent pas abattre par le poids du réel, par la sociologie humaine.

Si on comprend bien, la crise des finances publiques – avec laquelle on nous casse incessamment les oreilles sous l'interminable ère libérale au Québec – ce n'est pas que l'État manque de ressources pour remplir ses grands devoirs. Ces devoirs étant de servir le bien commun, de façon à ce que le plus grand nombre bénéficie de l'action publique, et non pas une minorité privilégiée. Dans le premier cas, il s'agit de la visée égalitariste de l'État, alors que, dans le second cas, on parlera du penchant oligarchique de ce régime politique.

Non, la crise des finances publiques n'est pas l'incompatibilité entre les grands devoirs de l'État québécois et ses ressources limitées. En fait, plutôt que d'assister à une crise du financement des services publics, force est de constater que nous avons affaire à une toute autre crise : celle du trop-plein de finance publique... au détriment de la finance privée!

Pour le gouvernement libéral, il semble que le rôle de l'État est d'être un accompagnateur du secteur privé et des individus, de manière à favoriser une croissance économique maximale.

Pour le gouvernement libéral, il semble que le rôle de l'État est d'être un accompagnateur du secteur privé et des individus, de manière à favoriser une croissance économique maximale. Face à cela, les considérations de justice sociale et de préservation de l'environnement sont secondarisées. C'est dire que l'État se met donc au service de l'oligarchie, du privilège et du privé, plutôt que de servir la démocratie, l'égalité et le collectif.

La mission fondamentale de l'État a donc changé sous les libéraux, ce qui implique que, pour eux, le « trop d'État », l'État social, « étouffe » des intérêts privés qui n'attendraient qu'un « allégement » fiscal pour faire ruisseler la richesse sous forme d'investissements créateurs de croissance économique et d'emplois. Du coup, selon cette perspective, il faut faire maigrir la « bête », l'État, pour la rendre plus efficiente à soutenir les marchés et à ne pas les écraser de son poids public.

Il ne suffit pas pour les croyants du libre marché que les investissements privés ne soient pas au rendez-vous, que la richesse ne circule pas et que les citoyens ne soient pas enthousiastes face au déclin de l'État social. Non, les libéraux ne se laissent pas abattre par le poids du réel, par la sociologie humaine. Il s'agit bien de foi ici : refuser le constant empirique et réaffirmer, contre toutes preuves, le bien fondé de leur vision individualiste et instrumentale du monde – la seule qui soit légitime à leurs yeux.

Le problème, pour les libéraux, c'est que le monde social est composé de collectivités et d'intérêts publics, qui sont autant de freins à l'établissement d'une société d'individus et d'une économie de marché.

Le problème, pour les libéraux, c'est que le monde social est composé de collectivités et d'intérêts publics, qui sont autant de freins à l'établissement d'une société d'individus et d'une économie de marché. Ces individus entrepreneurs de soi – en compétition avec leurs semblables dans un marché libre – ne peuvent former une communauté aspirant au bien commun. Pour faire advenir cette société, qui n'est que l'agrégation d'individus égoïstes, les libéraux en appellent depuis 2003 à une « réingénierie » sociale et politique.

Bien sûr, on ne peut simplement s'attaquer au problème du « trop d'État » en coupant l'alimentation de la « bête » pour atteindre l'objectif voulu. Cela engendre son lot de contestations de tous les groupes « conservateurs » cherchant à préserver leurs acquis, de ces groupes – syndicats, communautaires, étudiants, etc. – qui refusent le progrès et la « grande transformation » sociale et politique que prophétisent les libéraux.

La tactique commande donc de passer de moments d'austérité, où l'on met la bête au régime, à des moments de baisses d'impôts – c'est-à-dire l'objectif réel – et de légers réinvestissements, afin de calmer les groupes qui s'opposent à la « révolution culturelle » du gouvernement. Bien sûr, les baisses d'impôts rendent la situation des finances publiques précaire, donc susceptible de tomber dans le rouge dès que la situation économique se dégrade, nécessitant – et justifiant – dès lors une nouvelle ronde d'austérité... suivie bien évidemment d'une ronde de congés fiscaux et de modestes réinvestissements.

Ce qui explique que le ministre des Finances, Carlos J. Leitão, nous ait promis à la fois des baisses d'impôts et de légers réinvestissements, notamment en région, où la bataille sera dure avec la Coalition Avenir Québec.

Depuis 2003, les libéraux essaient de nous convaincre qu'il est impératif de rééquilibrer les dépenses et les ressources publiques pour que nous vivions « selon nos moyens ».

Depuis 2003, les libéraux essaient de nous convaincre qu'il est impératif de rééquilibrer les dépenses et les ressources publiques pour que nous vivions « selon nos moyens ». Cela serait même la seule façon de préserver une partie de l'État social. Mais, en fait, de diminuer les ressources disponibles de l'État pour s'attaquer à ses grands devoirs sociaux apparemment « superflus » – et non pas les préserver – est le véritable ressort de la politique d'austérité. Ce qui explique qu'aux moments d'austérité succèdent sans cesse des périodes de baisses d'impôts.

C'est à un lent reconditionnement de nos attentes envers l'État et de notre vision du bien public que nous habituent les libéraux. Si le mal québécois est notre État « obèse » et notre « dépendance » envers la dépense publique, il faut donc graduellement amener le « drogué public » à se passer de sa drogue de choix, de manière à ce qu'il trouve la voie de l'autonomie individuelle. Au final, les libéraux veulent rendre vraie l'affirmation de Margaret Thatcher pour laquelle il n'y a pas de sociétés et de bien commun, mais seulement des individus aux intérêts privés et divergents.

Les toits de nos écoles primaires coulent, les urgences sont en situation de crise perpétuelle, l'analphabétisme se répand, la dette étudiante enfle, les assistés sociaux doivent vivre sous le seuil de pauvreté. Qu'à cela ne tienne, nous aurons chacun une ridicule baisse d'impôt, pas suffisante pour faire une différence individuellement, mais assez grande pour pouvoir faire une différence collectivement.

Enfin, mise à part cette stratégie de long terme de « transformation » profonde de l'État et des mentalités, la proximité de l'élection illustre aussi le volet tactique de court terme du gouvernement libéral : ou bien l'électorat récompensera le gouvernement libéral pour ce cadeau fiscal, ou bien le nouveau gouvernement n'aura aucune marge de manœuvre pour orienter différemment la politique économique. Dans tous les cas de figure, cela servira les intérêts stratégiques des libéraux, mais ne donnera pas une éducation gratuite et de qualité à nos enfants.

Bien triste époque que la nôtre...