LES BLOGUES

La lecture, école par excellence: retour sur les propos d'Yves Bolduc

03/09/2014 11:08 EDT | Actualisé 03/11/2014 05:12 EST

À entendre dernièrement notre cher ministre de l'Éducation, Yves Bolduc, la lecture serait un élément secondaire de la formation des élèves. Pourtant, j'ai vraiment appris et aimé le français (et la connaissance en général) en lisant des romans et des essais après avoir décroché du CÉGEP. Je ne pourrais pas dire toutes les règles que j'utilise lorsque je compose une phrase, mais elles constituent une sorte de deuxième nature.

Ce qui me rappelle la façon ennuyante et abstraite avec laquelle on a tenté toutes ces années de m'enseigner le français avec des phrases écrites au tableau où il fallait identifier le complément d'objet direct et l'accorder conséquemment. Je me souviens aussi de ces exercices de dissertation où il fallait défendre un point de vue, n'importe lequel. S'il faut apprendre aux élèves à argumenter, pourquoi doit-on leur apprendre à défendre n'importe quel argument, en faisant une activité vide de sens ? Pourquoi ne pas y voir un moyen pour les élèves de développer leur propre pensée, s'appuyant elle sur des lectures préalables, donc sur des faits ?

J'étais donc dénué de pensée propre. Le peu que je lisais (des bandes dessinées) ne m'amenait pas à transcender ma condition et à développer un regard critique sur ma personne et ma société, à devenir conscient de mon existence et de son inscription sociale. On me demandait de défendre n'importe quel point de vue, je le faisais. On m'aurait demandé de défendre le mien, je n'en avais pas.

Bref, je ne lisais pas, je ne pensais pas de manière autonome et j'apprenais à défendre n'importe quelle opinion, sans apprendre à accoucher de la mienne. Je savais lire et écrire, mais j'étais analphabète de sens, donc malléable à n'importe quelle valeur. Plutôt que l'exception, je constituais plutôt la norme.

Mon malheur (que j'étais confus et las de l'école) s'est révélé être mon bonheur (des expériences de vie, des heures de lectures et de réflexion). Autodidacte pendant huit années, mise à part la lecture, une des mes activités préférées était la tournée des librairies : manipuler les livres, en découvrir de nouveaux et ramener ma récolte à la maison.

Sentant alors que je maîtrisais l'alphabet de sens de ma culture (qui est beaucoup plus que le simple fait de pouvoir lire et écrire), j'entrepris une formation universitaire en sciences sociales, où je réfléchis depuis de manière critique sur la culture, la société et l'État. Je dois largement ma présence au doctorat à la lecture qui a contribué à élargir mes connaissances, à former ma personnalité, à développer ma pensée critique, à me politiser et m'a donné le goût d'entreprendre des études. À tel point que j'oserais avancer la formule suivante : une école est aussi bonne que la qualité et la diversité des livres que contient sa bibliothèque ainsi que l'intensité avec laquelle elle met ses élèves au contact de ces livres. J'ajouterais que plus le territoire où se situe cette école est défavorisé, plus elle devra compenser par la beauté et l'étendue (donc l'attrait) de ses livres. C'est une question de justice sociale.

La meilleure école a été pour moi la lecture. Je ne dis pas que l'on doive démanteler les écoles. Je crois par contre qu'il faille revoir la façon dont on éduque les nouvelles générations en pensant une école axée d'abord sur la lecture guidée par l'enseignement magistral. À la trilogie « écouter, écrire et recracher », qui ne forme pas des citoyens libres, je proposerais la devise « lire, penser et écrire », qui me semble plus conforme à notre prétention d'être en démocratie.

Donc, lorsque j'entends M. Bolduc dire que les élèves du Québec ont assez de livres à leur disposition, qu'ils ne mourront pas s'ils n'en ont pas de nouveaux, je frémis et je me dis que l'on se dirige dans la mauvaise direction, celle où nous ne formerions que des personnes analphabètes de sens et dénuées de pensée critique... qui pourraient peut-être devenir ministre de l'Éducation un jour ?