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Le journalisme politique facile

16/09/2013 02:03 EDT | Actualisé 16/11/2013 05:12 EST

Je ne me propose pas ici de défendre la Charte des valeurs québécoises mises en avant par le gouvernement péquiste de Pauline Marois. D'abord, je n'en connais pas la teneur. Ensuite, je crois que cela n'est pas la priorité pour le Parti québécois (PQ), qui devrait plutôt tabler sur une démarche plus inclusive visant à rédiger et adopter une constitution québécoise.

Ce qui m'intéresse ici est la réaction de la presse écrite au sujet de cette Charte des valeurs. Il a été abondamment dit que le PQ cherchait à déclencher une crise avec le Canada anglais qui ne pourrait que décrier cette Charte des valeurs et qu'il voulait instrumentaliser la question identitaire pour faire du capital politique à court terme.

À la lumière de ces analyses, le gouvernement péquiste agirait uniquement selon une rationalité instrumentale dans le seul but de se maintenir au pouvoir et d'accroître sa mainmise sur celui-ci. Selon ce type de rationalité, le PQ utiliserait tous les moyens (notamment la Charte des valeurs) qu'il juge propice à atteindre la seule fin désirable politiquement : le pouvoir.

Ces analyses me semblent pécher par défaut de profondeur psychologique et politique, ce qui les amène à tomber dans une simplification qui facilite le travail journalistique. Mais, cette approche a comme effets pervers d'encourager une vision réductrice du comportement politique, voire d'encourager une vision cynique du monde, du type « ce sont tous des salauds », qui tend à dépolitiser et démobiliser la population davantage qu'à la rendre critique et alerte face au processus politique.

De plus, cette approche réductrice découle d'une vision implicite de l'être humain qui en fait de lui une simple créature du capitalisme avancée. Il ne serait qu'un homo economicus, comme le prétend les néolibéraux, visant à rentabiliser chacune de ses actions à l'aide d'un calcul coûts/bénéfices dénué de conviction et d'émotion.

Au contraire de cette approche, lorsque nous agissons en tant qu'être humain, nos comportements, complexes, relèvent à la fois de plusieurs rationalités qui existent côte à côte.

Selon le sociologue allemand Max Weber, nos comportements relèveraient à la fois d'une rationalité traditionnelle (basée sur nos habitudes intériorisées), d'une rationalité par conviction (qui s'appuie sur nos valeurs et notre vision du monde), d'une rationalité affective (relevant de nos émotions) et d'une rationalité instrumentale ou en finalité (c'est-à-dire en fonction de nos objectifs, des fins désirées).

Ainsi, plusieurs rationalités (ou logiques) juxtaposées et concurrentes expliquent nos actions. Lorsqu'on interprète soi-même ses comportements, on arrive parfois à démêler le fil entremêlé de ces rationalités et à déterminer laquelle de ces rationalités a prévalu pour telle ou telle action. Mais, qu'une rationalité (par conviction par exemple) ait été prépondérante n'en élimine pas pour autant les trois autres dimensions (par coutume, affective et instrumentale) de l'action humaine.

Dans le cas d'un parti politique au pouvoir, comme le PQ, il serait naïf d'omettre la prépondérance de la rationalité instrumentale dans le choix des politiques à mettre publiquement en avant. Un même raisonnement vaut aussi pour les partis d'opposition pouvant aspirer à prendre le pouvoir lors d'une élection ultérieure ; les enjeux qu'ils soulèveront dans les médias serviront surtout à améliorer leur positionnement politique dans le système partisan québécois.

Toutefois, si pour un individu, on ne peut épuiser ses motifs à agir en ne se basant que sur une seule forme de rationalité, il en va de même pour les groupes formés de milliers de militants de tendances politiques diverses comme les partis politiques. En effet, au sein de chaque formation politique, on retrouve une aile gauche, une aile droite et un centre pragmatique où on retrouve souvent son chef, faisant ainsi de chaque parti un acteur politique hautement complexe qu'il faut appréhendé en se méfiant des généralisations hâtives.

Ainsi, l'analyse politique devient plus riche et plus conforme à la complexe réalité humaine lorsqu'on tente de comprendre les différentes rationalités à l'œuvre derrière le projet péquiste d'une Charte des valeurs, plutôt que de s'en tenir à la seule explication facile et simplificatrice selon une rationalité instrumentale.

Même si de prime abord, la Charte des valeurs proposée par le PQ me semble être une erreur politique, je ne leur ferai pas l'insulte (et je n'insulterai pas ma propre intelligence politique) en ramenant leurs motifs à un seul calcul coûts/bénéfices.

Ce qui a été dit pour le PQ et sa Charte des valeurs vaut aussi pour l'ensemble de la couverture de la politique par les médias de masse : ces derniers pêchent globalement par défaut d'intelligence et sont coupables de simplifier le réel à outrance. Ce qui n'est pas sans conséquence politique.

Comment expliquer ce phénomène? Est-ce parce que la formule facile se glisse bien en trente secondes? Parce que nos journalistes, par leur formation en communication misant sur le contenant, savent bien dire le peu qu'ils savent? Ou encore parce qu'il existe une tendance démagogique dans les médias de masse qui les amènent à cibler (donc à créer) un public cible incapable de suivre un raisonnement complexe? La réponse (inconfortable pour ceux qui voient les médias comme les chiens de garde de la démocratie) me semble se situer au bout de chacune de ces questions!