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Le jeu géopolitique ambivalent du Qatar

05/10/2014 08:04 EDT | Actualisé 05/12/2014 05:12 EST

Le Qatar est un petit pays peuplé par 200 000 habitants et par 1,8 million de travailleurs étrangers. Ce pays a l'un des plus hauts PIB du monde par personne (plus de 100 000$). Ses investissements en Europe se chiffrent à des dizaines de milliards de dollars et visent l'achat de parts importantes de marchés lucratifs (Tiffany, Aéroport Heathrow etc.) ainsi que l'acquisition de grandes marques de commerce tout comme Harrods, Valentino, l'équipe de football Paris St-Germain pour ne citer que ceux-là. Le Qatar est également hyperactif sur la scène internationale : en s'immisçant dans les conflits libanais, soudanais, libyen, malien et syrien ; en voulant donner le ton au Conseil de coopération des états arabes du Golfe ; en hébergeant des évènements internationaux - matches sportifs - ou en se proposant pour accueillir des institutions internationales tout comme l'organisation de l'aviation civile internationale (cette dernière tentative de déloger le siège social montréalais se solda par un échec).

Sous le couvert de la modération que lui offre l'accueil de bases militaires américaines en son sol, le Qatar est aussi le moteur de la mouvance politico-religieuse des Frères musulmans. Il maintient des liens de communication avec des mouvements radicaux du Hezbollah, du Hamas, des talibans ou même d'Al-Qaeda. Ainsi, le réseau médiatique qatari d'Al-Jazeera a été le moyen par lequel Bin-Laden a fait passer ses messages vidéo. L'otage américain d'Al-Nusrah (mouvement affilié à Al-Qaeda) Théo Curtis a été libéré après intervention du Qatar.

Quel rôle le Qatar cherche-t-il à jouer vraiment ? Quelle est sa motivation idéologique, politique et économique ?

Le facteur idéologique

Le mouvement des Frères musulmans fondé en 1928 s'est donné comme mission de réinstaurer un califat dans lequel la loi islamique - la charia - ferait force de loi. Les Frères musulmans furent traqués dans plusieurs pays : en Égypte sous Nasser depuis 1954, en Syrie sous la gouverne d'Assad père en 1982 après le massacre d'Hama, en Arabie saoudite après le 11 septembre 2001, et un bon nombre d'entre eux trouvèrent refuge au Qatar. La chaîne de télévision étatique d'Al-Jazeera s'est fait le porte-voix de ce mouvement. Le Qatar a soutenu économiquement le régime des Frères musulmans en Égypte durant la courte présidence de Morsi. Il a fait don de plusieurs milliards de dollars aux Frères musulmans de Syrie qui constituent une des principales factions opposées au régime du président Assad. Aussi l'émir du Qatar s'est vu décerner le qualificatif d'émir des Frères musulmans.

Les visées politiques

L'un des premiers gestes posés par l'émir Al-Thani père en 1996 fut d'établir un réseau de télévision satellitaire d'Al-Jazeera qui connut un succès sans précédent. L'objectif visé est de se donner un rôle de leader des états arabes en supplantant l'Arabie saoudite. Les réseaux saoudien d'Al-Arabiya et américain d'Al-Houra n'ont pas la même envergure qu'Al-Jazeera dont on estime la cote d'écoute à soixante millions. Al-Jazeera a critiqué ouvertement les leaders arabes et a offert un temps d'antenne remarquable à leurs opposants. Ainsi, la dictature du Qatar a donné des leçons de démocratie aux leaders arabes qui s'en sont sentis menacés au point de boycotter cette chaîne. Cela fut le cas pour de nombreux gouvernements, l'Algérien et le Saoudien entre autres.

Pour mousser sa cote d'écoute, Al-Jazeera a joué la carte qui a permis aux dictateurs de consolider leur pouvoir durant des décennies au Moyen-Orient : la carte anti-israélienne à outrance. Cette même carte est jouée et abusée par des pays comme l'Iran et la Turquie qui sont convaincus que leur influence dans la région s'étendra ainsi, escomptant que les masses arabes seront subjuguées par la haine d'Israël. Sous le couvert d'une prétendue ouverture - le réseau dispose de journalistes en Israël même - Al-Jazeera s'arrange à poser des questions à une partie des belligérants et à ne pas en poser à d'autres afin de présenter une image biaisée de la réalité.

En 2009, le journal égyptien Al-Ahram décrivait le Qatar comme le réseau de propagande du pays Al-Jazeera. Durant les manifestations populaires en Égypte, le réseau médiatique Al-Jazeera a été pratiquement le porte-parole des Frères musulmans (trois de ses journalistes ont reçu des peines de prison sévères sous le régime du président Sissi), tout comme il a été celui de Saddam Hussein durant l'invasion américaine en 2003, du Hezbollah en 2006 ou encore celui du Hamas en 2012 et 2014. Le Qatar aurait été jusqu'à menacer d'expulsion les représentants du Hamas si ces derniers acceptaient une trêve à Gaza... En raison de leur soutien aux Frères musulmans, l'Arabie saoudite a pris des distances d'avec le Qatar et la Turquie. L'aide aux rebelles syriens qui passait par la Turquie transite aujourd'hui par le nord de la Jordanie.

Sheikh Yusuf al-Qaradawi est considéré comme la vedette médiatique d'Al-Jazeera. Il joue un rôle non négligeable dans l'Union internationale des savants musulmans (ulémas) et dans le Conseil européen pour la fatwa et la recherche. Dans ses sermons, il a fait l'éloge des assassinats suicide. En 2009, il a prié qu'Allah ne laisse aucun Juif en vie . Il a également décrété un djihad contre les alaouites et les chiites de Syrie.

Le facteur économique

La Russie, l'Iran et le Qatar - dans cet ordre - disposent des réserves de gaz les plus importantes au monde. En 2009, le Qatar et la Turquie ont négocié la construction d'un pipeline de gaz traversant l'Arabie saoudite, la Syrie et la Turquie afin de le joindre à celui qui connecte les champs gaziers de Bakou en Azerbaïdjan à l'Europe via la Turquie. L'un des objectifs du Qatar est d'étouffer dans l'œuf le projet de construction du pipeline concurrent (projet estimé à 10 milliards de dollars) qui joindrait les champs gaziers de l'Iran à la Méditerranée via l'Irak et la Syrie. Ce projet est devenu impraticable aujourd'hui en raison des tensions dans la région. Du point de vue du Qatar, il devra le rester tant que le président Assad restera en fonction, car ce dernier a une forte dette envers l'Iran. Cela explique en partie le soutien turco-qatari des Frères musulmans de Syrie lesquels faciliteraient le passage de gaz qatari s'ils sortaient vainqueurs de la guerre civile. Or, le projet qatari est lui-même devenu caduc en raison du peu d'enthousiasme du gouvernement saoudien...

La Turquie compte sur le Qatar pour l'aider à rembourser son importante dette à court terme. Par ailleurs, le bilan énergétique de la Turquie est très déficitaire. La Turquie achète du pétrole à l'État islamique dont les installations pétrolières de Syrie viennent d'être bombardées par la coalition internationale contre l'État islamique, coalition envers laquelle la Turquie a émis des réserves.

Vers un tournant ?

Durant des années, les Occidentaux ont été frustrés par la position ambiguë du Qatar. Un ministre allemand a accusé le Qatar d'être le principal financier de l'État islamique, ce que l'Émir qatari Al Thani a démenti. Mais les Occidentaux ne peuvent ignorer le poids considérable du Qatar dans l'économie européenne ou encore sur le marché de l'énergie. L'Europe qui cherche à minimiser sa dépendance en gaz russe verrait bien la mise sur pied d'un pipeline gazier alternatif.

Durant des années, l'attitude du Qatar a mis mal à l'aise l'Arabie saoudite et les émirats du Golfe et les relations diplomatiques entre ces pays et le Qatar ont été rompues.

Tout récemment (le 31 août 2014), il a été annoncé que 29 personnalités proéminentes des Frères musulmans, et notamment les prêcheurs égyptiens Tareq Al-Zumar, Wagdi Ghoneim et l'innommable Al-Qaradawi ont été « invités » à quitter le Qatar.

L'avenir nous dira s'il s'agit d'un revirement tactique.

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