Danny Roussel

RECEVEZ LES NOUVELLES DE Danny Roussel
 

L'État peut-il évaluer le travail des enseignantes et des enseignants?

Publication: 20/02/2012 12:52

Récemment, la Coalition Avenir Québec proposait d'évaluer le travail des enseignantes et des enseignants. Pourquoi en serait-il autrement? Les cadres des entreprises, avant d'obtenir une augmentation, se soumettent à une évaluation. Les actes des membres d'ordre professionnel peuvent aussi être vérifiés. Ce serait maintenant le tour des enseignantes et des enseignants.

Il est possible d'analyser une telle mesure en se posant la question suivante : pourquoi les enseignantes et les enseignants sont-ils sommés de remettre en question leur manière de faire, d'identifier leurs faiblesses, de trouver des moyens de s'améliorer?

Quand l'avenir d'une société est clairement identifié, quand le projet à accomplir collectivement est bien accepté, les individus n'ont pas à se remettre en question. Si leurs décisions vont dans le sens de ce projet, ils sont sûrs d'être sur la bonne voie. Si un doute est semé, il existe la plupart du temps une autorité qui assure l'interprétation correcte du projet et son application concrète. De plus, le projet collectif vise toujours un progrès, c'est-à-dire que la fin doit nécessairement être meilleure que ce qui se vit au présent. Si les religions ont excellé dans ce rapport à l'avenir, elles ne sont pas les seules à avoir épousé ce schème de pensée. Le communisme est là pour le rappeler.

Depuis quelques décennies, les projets de ce type se sont peu à peu effrités. On ne sait plus très bien où la société s'en va. On se plaint de la perte des «projets de société». Il reste bien quelques résistances en économie : on sait ce qu'il faut pour que «ça aille mieux», qu'on soit de droite ou de gauche. Mais le commun des mortels n'y croit pas vraiment, votant tantôt à droite, tantôt à gauche...

Devant ce que certains appellent un marasme, il se produit une individualisation des projets. Ce qui compte, ce n'est plus d'avoir un projet en commun, mais d'en avoir un «personnel». Comme il n'y a plus d'autorité pour dire quoi faire, il faut évaluer sans cesse le trajet parcouru. Ai-je oublié le but que je m'étais fixé? Ai-je pris de bons moyens pour l'atteindre? Est-ce que ce but est encore bon à ce stade-ci de ma vie? Comme il est difficile de porter un regard réflexif sur soi, il importe d'avoir recours aux autres qui, par leurs rétroactions, me permettront de mieux comprendre ce que je suis en train de faire. D'où le recours aux procédés «d'évaluation». Comme le progrès était la visée des projets collectifs, il devient aussi la visée des projets personnels. Peu importe au fond l'objectif fixé, ce qui compte c'est qu'il permette à l'individu de grandir et d'être meilleur, de progresser.

Il n'est pas surprenant dès lors que les enseignantes et les enseignants soient maintenant enjoints d'entrer dans ce progrès individuel. D'autant plus que l'école a toujours été le lieu où le projet collectif était transmis. Comme il n'y en a plus, les enseignantes et les enseignants se retrouvent avec des projets personnels qui doivent être évalués. Ils ne peuvent plus se contenter de transmettre la visée d'une société qui progresse vers un monde meilleur. Ils ne sont plus les médiateurs entre un projet de société et les nouvelles générations. Que sont-ils alors? Des individus qui doivent progresser personnellement.

Quels sont les progrès possibles pour une enseignante ou un enseignant? Il peut améliorer la relation qu'il entretient avec ses élèves. Il peut créer de nouveaux scénarios pédagogiques. Il peut rendre son animation plus dynamique. Il peut faire en sorte que ses élèves réussissent mieux. Ou en plus grand nombre. Peu importe ce qu'il choisira, l'important c'est qu'il reste dans le registre du «plus», du «mieux», du «progrès».

Si la CAQ est élue, quel objectif personnel sera évalué par l'État? On le voit, la question est paradoxale. Nos sociétés n'ont plus de projet collectif. Au nom de quoi l'État viendrait-il évaluer les individus enseignants?

Je doute fort que l'État se soucie du dynamisme des enseignantes et des enseignants ou de leur capacité à améliorer leur matériel pédagogique. Il y a fort à parier que le nombre de diplômés sera l'objectif personnel imposé à chaque membre du corps professoral. Il faudrait que tout le monde ait un diplôme pour aller travailler, pour «créer de la richesse» comme on l'entend si souvent ces temps-ci. On rétorquera qu'une amélioration du dynamisme ou du matériel pédagogique entraînera automatiquement une augmentation des diplômes. Si les choses étaient si simples, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus de décrochage au Québec!

Le problème avec l'éducation, c'est qu'elle fait intervenir une multitude d'agents : enseignantes et enseignants, parents, élèves, communauté locale (quartier, village, etc.). La réussite d'un élève dépend autant de la qualité de l'enseignement que du soutien parental, de son estime personnelle que de ses difficultés d'apprentissage, de ses capacités relationnelles que de la considération que son groupe social donne à l'éducation. Pourquoi l'État ferait-il porter le fardeau aux enseignantes et aux enseignants seuls?