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Pourquoi j'encourage ma fille à rêver

07/01/2016 03:27 EST | Actualisé 07/01/2017 05:12 EST

«C'est la possibilité de réaliser un rêve qui rend la vie intéressante.» - Paulo Coelho

Maya, bientôt 3 ans, est dans sa période «danseuse étoile», selon ses propres termes. C'est en fait un mix de «princesse», jupon de tulle, baguette magique, petites ballerines et tutti quanti. Je n'ai pas le souvenir d'être passée par là enfant, mais je l'encourage à fond!

Elle esquisse des pas de danse en tournoyant au milieu du salon et emplie la pièce d'une belle énergie. Nous sommes parfois obligés de lui demander de ralentir pour ne pas tomber. Elle le sait (qu'elle risque de tomber et potentiellement se faire mal si nous ne sommes pas là pour baliser les environs), mais préfère prendre le risque. Je fais l'inquiète, mais en réalité, cela me fascine. Je sais pourquoi : j'ai été cette petite fille et j'aurais aimé le rester...

Je savais déjà avant de devenir maman que je serais de celles qui encouragent les rêves, même un peu fous.

Pour la petite histoire, lorsque j'étais gamine, j'avais horreur de dormir, car je ne faisais que des cauchemars. Mes rêveries désagréables ont duré quelques années avant que je ne comprenne le truc (si on se réveille d'un coup, pouf on échappe aux griffes de la vilaine sorcière) et ne décide de réduire mon sommeil au strict minimum. Les enfants disposent de ressources parfois tellement surprenantes! Puisque la nuit n'était définitivement pas mon amie, je décidai de rêver les yeux grands ouverts. Seule dans ma chambre, je me faisais des films. Je me déguisais, je jouais plusieurs rôles à la fois et j'écrivais même des chansons. Je pourrais résumer mes ambitions de jeunesse en une phrase : j'aurais voulu être une artiste.

La réalité, ou plutôt ce que mes parents et la société m'ont présenté comme telle, a rapidement pris le dessus sur ces rêves jugés irréalistes et je me suis appliquée à rentrer dans le rang (aspirer à devenir médecin, avocat), m'orientant vers des études jugées efficaces (encore que, la filière littéraire n'avait pas très bonne presse ). Celles qui vous permettent d'accéder à un métier, un vrai (chanteuse étant exclue de cette nomenclature). Du coup, j'ai rapidement mis mes rêves de scène en sourdine, me contentant de me nourrir un max des productions des autres. Livres, CD, spectacles, pièces, expositions, films... Mon appétit insatiable pour l'art sous toutes ses formes vient de mon rêve d'enfant de faire partie de cette troupe de fabuleux «saltimbanques ». Dans mon malheur, j'ai eu la chance d'avoir des parents qui n'étaient pas complètement hostiles à ces univers. Mon père encadrait les dessins de ses enfants comme des toiles de maîtres qui ornaient les murs de l'appartement familial. Je connais des personnes qui n'ont presque jamais pu vivre cet état de grâce dans lequel la production ou la contemplation d'une œuvre artistique vous plonge. Néanmoins, il n'était nullement question de nous laisser envisager une seule seconde un avenir dans cette direction. Pour des parents ayant quitté l'Afrique pour se donner une chance de réussir leur vie, l'ambition tenait à deux choses :

  • Ne pas perdre de temps et d'énergie en futilités.
  • Être pragmatique et ne pas perdre de vue que les opportunités étaient rares.

Dans ces conditions, difficile de les blâmer. Lorsque vous grandissez avec cette croyance que le rêve n'est pas permis parce que :

  • On ne vous a jamais enseigné qu'il pouvait l'être et
  • Vous n'avez aucun exemple (ou si peu) de personnes pour qui ça a fonctionné... Cela affecte considérablement votre manière d'envisager l'avenir.

Au fond, chacun de nous souhaite réussir sa vie. C'est la notion de réussite qui varie d'une personne à l'autre. Pour certains parents, il s'agit uniquement de pouvoir gagner sa vie et subvenir aux besoins de sa famille (on peut alors être plombier, cordonnier ou jardinier et inspirer l'admiration et le respect) et pour d'autres, la réussite est étroitement liée à l'apparat (il faut exercer des métiers bien côtés sur l'échelle de valeur sociale communément admise). Et lorsque l'on devient parent, on considère qu'il est de son devoir d'insuffler ce goût pour la réussite à ses enfants, en les orientant vers ce que l'on estime bien pour eux. C'est ce qui se passe en général, mais pour beaucoup de parents, c'est plus complexe. Ils font selon leurs propres ressources (intellectuelles et financières) et ce à quoi ils pensent pouvoir aspirer pour leurs enfants. Le rêve est alors largement influencé par une économie de l'urgence. Un paramètre qui a régi la vie et les choix de beaucoup d'enfants d'immigrés, comme moi.

La bonne nouvelle, c'est qu'aujourd'hui on s'accorde tous (même mes parents, dans une certaine mesure) à considérer des parcours vraiment différents comme réussis. Qu'il s'agisse de sportifs, d'écrivains ou même de chanteurs. Mais les conditionnements ont la dent dure et les freins demeurent. L'argument généralement utilisé pour juguler les élans vers ces firmaments peu conventionnels est «beaucoup d'appelés, peu d'élus». Comme si la réussite était quelque chose qui nous tombe dessus. Il suffit de se pencher sur l'enfance de Serena Williams pour réaliser que l'on ne devient pas la numéro 1 mondiale en regardant les autres jouer devant la TV ou en priant.

Il faut d'abord l'envisager, le rêver.

Rêver, c'est avant tout se projeter. Rêver, c'est faire le premier pas. L'un des discours les plus marquants du XXe siècle s'intitule «I have a dream». Ce n'est pas anodin.

Rêver nous rend optimiste et nous permet de garder l'espoir en toute circonstance. Rêver, c'est survivre.

C'est ce que l'histoire de Michaela De Prince, orpheline du Sierra Leone devenue ballerine, nous enseigne. Cultiver son rêve nous détourne des pensées négatives.

Notre fille a récemment souffert d'un début de rhinopharyngite qui nous a fait très peur. Désarmés face au thermomètre virant au rouge, nous décidâmes d'appeler un médecin. En attendant l'arrivée du praticien prévue à minuit, la puce nous demanda si on pouvait la dispenser de pyjama et lui permettre de dormir avec son jupon de «danseuse étoile». Ce que nous acceptâmes, bien sûr. Nous vîmes alors un petit être gémissant se muer en papillon virevoltant. Impossible d'ignorer alors le pouvoir du rêve sur notre état psychique.

Il y a des rêves que mes parents jugeaient irréalisables et, à mon entrée à l'école de droit, je compris rapidement pourquoi. Non pas que je vivais jusque-là dans le monde des «Bisounours», mais être bonne élève au secondaire vous tient à l'écart de certaines réalités (les conseillers en [dés]orientation). À l'université, les profs affichent rapidement la couleur et vous expliquent de manière détachée que le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont les moyens de réussir (ceux qui tiennent le flingue, donc) et les autres (ceux qui creusent). Les seconds pourront toujours tenter un tour de passepasse pour s'en sortir, mais il faudra être sacrément rusé. Moi, j'avais juste la force (entre les cours et les petits boulots) d'apprendre mes leçons. Loin de se laisser décourager (en réalité, on n'a pas vraiment le choix, car on ne peut envisager sérieusement aucune autre voie), on continue de trimer en se disant que l'excellence régnera, un jour. Là encore, c'est le manque cruel de mentors qui, bien souvent, nous fait défaut. Alors on fait de notre mieux, sans grande conviction. Pourtant, cette dernière est un ingrédient clé de la réussite. Je l'apprendrai bien trop tard, à mon goût.

Depuis que ma fille est dans sa phase danseuse étoile, je ne cesse de penser à Michaela De Prince et Misty Copeland et je suis confiante. Je me dis que si jamais elle doute de ses capacités pour une raison ou une autre, elle pourra toujours s'inspirer du parcours de ces femmes. Et d'autres encore.

Lorsque l'on grandit au sein d'une société où certaines places ne sont occupées que par une catégorie de personnes, il est difficile de s'y projeter et parfois même lorsque l'on y est de s'y épanouir (Ce terrible sentiment d'imposture qui ruine tout). Ce qui nous semble aujourd'hui tellement évident, comme la possibilité de poursuivre des études, de voter (ou pas) ou tout simplement de décider de l'orientation de sa vie était pour beaucoup de parents comme les miens un rêve. C'était leur champ des possibles. Avec le temps et la détermination des personnes animées par des rêves un peu plus singuliers, ce champ s'est considérablement élargi et la liste des premières fois ne cesse de s'allonger : première danseuse étoile noire du ballet de New York, première actrice noire oscarisée, première héroïne noire d'un dessin animé, première à diriger un magazine... Je ne vous cache pas que parfois je suis amère et célébrer tout cela me semble tellement incongru, injuste. Mais je me reprends vite et j'exprime ma fierté, car on peut décider que tout cela n'a pas d'importance, qu'il suffit de mettre toutes les chances de son côté pour devenir ce que l'on désir être; mais nous savons tous que lorsqu'on est une femme noire, c'est un peu plus compliqué que ça. Il va falloir travailler deux fois plus, puis convaincre, et la chance n'y sera pour rien.

Toutes les personnes qui ont ouvert la voie vous le diront : tout a commencé par un rêve. Une envie un peu obsessionnelle qui ne les a jamais lâchés. Écrivains, chanteurs, acteurs, danseurs, sportifs... Ils ont tous eu ce rêve un peu fou de se voir un jour en haut de l'affiche. Aujourd'hui ces personnes sont pour beaucoup ce que l'on appelle des «role models». Un terme que l'on doit au sociologue américain Robert K. Merto qui, dans les années 70, théorise le concept de la manière suivante : le comportement (couronné de succès) ou les réalisations d'une personne peuvent créer chez d'autres, notamment les plus jeunes, une certaine émulation les poussant à agir de manière à obtenir les mêmes résultats. Le «role model» a donc une fonction sociale. En français, on parle d'icônes. La notion telle que la conçoit Merton n'est pas liée au genre ou à l'ethnicité. Mais la réalité sociale qui organise les individus en classes, genres et races dilue fortement son impact; en particulier dans les sociétés où le choix des icônes laisse peu de place à la diversité.

Le rêve est particulièrement important pour les laissés pour compte de «l'égalité des chances». Il se cultive dès l'enfance, à travers des petites choses du quotidien (comme faire des entrechats mal assurés au milieu du salon en répétant à qui veut l'entendre que l'on est une danseuse étoile). De nombreux travaux ont démontré le rôle positif que joue l'imaginaire dans le développement du cerveau. Rêver, c'est vital. Le rêve, et l'on a souvent tendance à l'oublier, occupe également une place importante dans la construction de l'estime de soi.

En 2002, le rappeur Nas chantait «I can», une chanson originale et entraînante mêlant du rap, un échantillonnage de «La Lettre à Élise» de Ludwig Van Beethoven, «Impeach the President» des Honey Drippers et «She's Your Queen to Be» de Paul Bates. Mix improbable (sur papier seulement) dans lequel il enjoint les gamins (noirs) à bosser dur pour aspirer à être ce qu'ils veulent être plus grands. La chanson est à ce jour le plus gros succès de Nas.

Ma fille va avoir 3 ans dans deux mois. Nous envisageons de l'inscrire dans un cours de danse. C'est peut être une lubie qui lui passera dans quelques semaines/mois/années... Ou pas. Mais l'idée même qu'il lui soit permis de penser qu'elle peut-être plus tard une danseuse étoile est un privilège (ils sont si rares pour les gens comme moi) que je sers très fort dans mon poing levé.

Billet original publié sur bestofd.com

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