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Nos ministres de l'Éducation

09/03/2016 10:32 EST | Actualisé 10/03/2017 05:12 EST

On moque à qui mieux mieux la maison à portes tournantes qu'est devenu, au fil des ans, le ministère de l'Éducation. En dix ans, huit ministres s'y sont trop brièvement installés, le temps de formuler la classique profession de foi en l'avenir de la jeunesse, la main sur le cœur.

En fait, la guigne s'acharne sur ce ministère et le secteur qu'il est chargé d'administrer ; un secteur vital pour l'avenir du Québec, est-il besoin de le rappeler ? Décrochage, élèves en difficultés laissés à eux-mêmes, enseignants dévalorisés, écoles en décrépitude, bureaucratie paralysante, commissaires en croisade contre un projet de loi dont il ne faut rien attendre pour la réussite de nos élèves, à quoi il faut ajouter la maladie d'un ministre qui suscitait l'espoir.

C'est beaucoup. Je ne me souviens pas d'une période dans notre histoire où l'éducation évoquait à ce point un territoire tombé en déshérence.

Sébastien Proulx, nouveau ministre, a démontré en quelques heures sa capacité à déployer avec le sourire une rhétorique habile, fort d'une entente avec le milieu des services de garde pour mieux faire accepter ce qu'il faut bien appeler des compressions. C'est peu de dire qu'il aura fort à faire pour voir à tous les chantiers en éducation que des années de négligence ont mis sur son chemin. Mais il entreprend son mandat avec un curieux projet de loi sur la gouvernance scolaire qui ne changera rien, pour l'essentiel, aux pouvoirs de l'école, malgré les formules incantatoires conçues pour nous faire croire le contraire.

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Le ministère de l'Éducation n'a pas bonne réputation. On y a toujours vécu des périodes de friction entre l'univers du politique et celui de l'administratif. De nombreux critiques y dénoncent ce qu'ils perçoivent comme une domination du deuxième univers sur le premier : ce sont les pédago-fonctionnaires qui règnent, les ministres ont tout intérêt à se tenir à carreau. Le mécanisme de survie pour le ministre consiste alors à éviter de s'aventurer sur la pente savonneuse de la gaffe. À titre d'exemple-repoussoir, pensons au bref séjour d'Yves Bolduc à la tête du ministère.

Les professionnels de l'éducation ont toujours entretenu une relation ambivalente avec le politique. Ils sont les premiers à réclamer un leadership politique fort pour promouvoir les idées dont ils seront, au final, les véritables architectes. Ils sont aussi les premiers à dénoncer, ouvertement ou en catimini, l'ingérence du politique lorsque celui-ci énonce une orientation qui va à l'encontre de leur propre conception de la manière de gouverner l'éducation et de penser la pédagogie.

Ce fut le cas, par exemple, lors de la décision de la ministre Michelle Courchesne d'imposer un bulletin unique, avec notes et moyennes exprimées en pourcentage. Décision prise au grand dam de ceux qui, nombreux au sein de son propre ministère et des milieux de l'éducation, cultivaient une vision de l'évaluation des apprentissages axée sur des relevés de compétences. On se souvient du passage remarqué de Madame Courchesne à l'émission Les Francs-tireurs en 2007 : sous le feu nourri d'un Patrick Lagacé déchaîné contre la réforme, elle étalait son désarroi face à une machine bureaucratique qu'elle peinait à contrôler.

Au fond, on aimerait bien un ministre qui s'exprimerait d'abord sans faire de fautes, un ministre cultivé et lyrique, porteur de grandes idées... que l'on pourrait en toute impunité s'approprier et détourner pour en faire le petit catéchisme de la direction pédagogique à suivre.

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Il y a bien eu quelques périodes dans l'histoire du Québec où l'éducation était sous la gouverne de ministres à forte stature intellectuelle, dont la vision et la rigueur ont imposé le respect.

Dans une classe à part, Paul Gérin-Lajoie, pour toutes les raisons que l'on connaît : premier titulaire du ministère de l'Éducation (de 1964 à 1966), il fut le grand architecte de la démocratisation de l'éducation au Québec et de l'édification du système tel qu'on le connaît aujourd'hui. Le Québec partait de si loin que sa détermination et son courage n'en paraissent maintenant que plus magnifiques.

Les ministres de l'Éducation du premier gouvernement du Parti québécois, notamment Jacques-Yvan Morin (ministre de 1976 à 1980) et Camille Laurin (1980-1984) méritent une mention spéciale. Le premier pour avoir lancé une réforme ambitieuse tous azimuts : programmes d'études plus précis et nettement relevés par rapport aux programmes-cadres des années 1970 ; politiques en évaluation, en adaptation scolaire et sur les interventions en milieux défavorisés ; implantation du projet éducatif et de structures participatives à l'école... Le second pour avoir publié le livre blanc sur «L'école communautaire et responsable». Cet énoncé d'orientation qualifié d'audacieux voyait loin : écoles dotées de la personnalité juridique, dirigées par un conseil d'administration comme toute corporation publique ; commissions scolaires conçues comme des coopératives de services ; abolition du suffrage universel... Le projet n'a pas abouti, victime de la très vive opposition des syndicats et commissions scolaires. C'est le cas, d'ailleurs, chaque fois qu'on ose effleurer les sacro-saintes structures qui assurent la sécurité d'une élite scolaire attachée à sa bureaucratie telle une vérité irréfragable - comme en ce moment avec le projet de loi 86.

Maintenant qu'à la faveur des études internationales du PISA on documente de mieux en mieux le facteur déterminant de l'autonomie de l'école sur la réussite scolaire, on se prend à rêver de ce que serait devenu notre système d'éducation si cette vision du Dr Laurin s'était concrétisée. Il y avait là, du moins, matière à réflexion pour le gouvernement actuel, apparemment pressé d'en découdre avec les commissions scolaires.

Mais voilà qu'il se présente avec le projet de loi 86, lequel, pour l'essentiel, ne change rien, ou si peu, à la répartition de pouvoirs actuels.

Souvenons-nous aussi de Claude Ryan, ministre de 1985 à 1990, d'une longévité exceptionnelle pour ainsi dire. Réformateur de la Loi sur l'instruction publique et de la formation professionnelle, maître d'œuvre d'un ambitieux plan d'action pour promouvoir la qualité du français dans les écoles, Claude Ryan était aussi un intellectuel dont la profondeur de réflexion sur l'éducation était reconnue.

On a fondé beaucoup d'espoir sur les effets attendus des États généraux sur l'éducation, lancés par Jean Garon, ministre de septembre 1994 à janvier 1996. Le relais a été pris avec une certaine efficacité par Pauline Marois (1996-1998) pour les avancées de la réforme qui suivit, notamment le développement du préscolaire 5 ans à temps plein et du préscolaire 4 ans à demi temps, de même que la déconfessionnalisation des structures. Mais sur le plan pédagogique, on a échappé le ballon dans une mare conceptuelle qui a fini par engendrer les fameux «programmes compétences» d'inspiration socioconstructiviste.

On a beaucoup glosé, depuis, sur les responsabilités respectives des ministres en mode «speed dating», qui ont tenté de reprendre l'initiative politique sur une machine pédagogique qui s'était emballée. Ainsi François Legault (1998-2002) a-t-il fait réécrire la première version du Programme de formation, dont la novlangue suscitait l'incompréhension, quand ce n'était pas l'hilarité. Michelle Courchesne (2007-2010) présida de son côté à quelques recadrages marqués, notamment, par la précision des connaissances d'une année à l'autre et le bulletin unique évoqué précédemment. Rappelons que Mme Courchesne a aussi été ministre de l'Éducation de mai à septembre 2012.

Le ministre Sébastien Proulx se présente à la suite de cette incohérente succession. Souhaitons-lui bon succès. Il en aura besoin.

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